Du matériel servant à la torture retrouvé dans une prison en Syrie . Crédit : Stringer/AFP via DW
Du matériel servant à la torture retrouvé dans une prison en Syrie . Crédit : Stringer/AFP via DW

Exilé depuis six ans en Allemagne, le médecin syrien Alaa M. est actuellement jugé à Francfort pour crimes contre l’humanité. Il est accusé d'avoir torturé en Syrie des opposants au régime de Bachar al-Assad.

C’est le visage caché par l’épaisse capuche d’une veste d’hiver, fuyant les caméras, que Alaa M. est arrivé mercredi 19 janvier au tribunal de Francfort. Il secoue parfois la tête, comme pour réfuter les faits qui lui sont reprochés, pendant que la procureure lit la liste des atrocités qu’il aurait commis en Syrie et qui lui valent d’être poursuivi pour crimes contre l’humanité par le parquet fédéral allemand au nom de la compétence universelle de l’Allemagne.

En Syrie, le médecin de 36 ans aurait torturé des prisonniers et tué au moins un opposant au régime de Bachar al-Assad. Ces horreurs se seraient déroulées dans une prison du service de renseignement syrien et dans un hôpital militaire à Homs en 2011 et 2012, alors que Alaa M. était encore en formation.

L'accusé aurait aspergé les parties génitales d’un adolescent avant d’y mettre le feu avec un briquet afin "de priver un être humain de sa capacité à se reproduire", comme le précise la procureure. Il aurait donné des coups de pied dans les bras et les jambes cassés de prisonniers, pendu des opposants au plafond ou encore opéré des personnes sans anesthésie.

De la Syrie à l'Allemagne

Alaa M., père de deux enfants, a quitté la Syrie en 2015 pour rejoindre l’Allemagne grâce à un visa délivré aux personnes exerçant des métiers en manque de personnel. Devant le juge, il explique avoir voulu venir en Europe car la formation des médecins y est meilleure, comme le rapporte l’hebdomadaire Der Spiegel. Il aurait choisi l’Allemagne pour échapper au service militaire en Syrie et pour "avoir une belle vie".

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Après son arrivée en Allemagne, Alaa M. parvient a exercer dans plusieurs hôpitaux allemands, finit par gagner "entre 7 000 et 12 000 euros par mois", selon ses déclarations au juge, et fait venir sa famille en Allemagne. 

La belle histoire s’arrête lorsque des réfugiés syriens reconnaissent Alaa M., qui est finalement arrêté par la police en juin 2020. À ce moment là, il exerce dans une clinique de rééducation à Bad Wildungen, une station thermale de Hesse, dans l’ouest de l’Allemagne. 

Le procès d’Alaa M. intervient dans la foulée d'une décision historique. La semaine dernière, un autre tribunal allemand a condamné à la prison à vie un ancien haut-gradé de l'armée syrienne pour crimes contre l'humanité. Ce procès a été le premier au monde à juger les exactions commises par l'État syrien pendant la guerre civile. 


Des photos de victimes de torture en Syrie exposées aux Nations unies à New York. Crédit : Picture alliance
Des photos de victimes de torture en Syrie exposées aux Nations unies à New York. Crédit : Picture alliance


Des médecins au cœur d’un système

Régulièrement à travers l’Histoire, des médecins ont participé à la mise en œuvre de systèmes d’oppression. Steve Miles, professeur émérite de médecine et de bioéthique à l'université du Minnesota (États-Unis), a mené des recherches approfondies sur l'implication des médecins dans la torture. Ces derniers occupent une place essentielle dans tout système de torture, explique Steve Miles dans une interview accordée à la Deutsche Welle. 

"Ils établissent de faux certificats de décès pour les dossiers médicaux. Ils n'enregistrent pas que la torture a été la cause d'une blessure ou d'un décès. Ils vont concevoir des méthodes de torture qui ne laissent pas de cicatrices. Et ils gardent le patient en vie pendant la durée de la torture. Pour toutes ces raisons, les médecins sont entièrement intégrés dans les systèmes de torture dans le monde entier", assure Steve Miles. 

Un phénomène mondial

L’ONG de défense des droits de l'Homme Amnesty International recense 140 pays dans lesquels la torture est pratiquée avec l'aide de médecins.

En Allemagne, ce sont les médecins nazis qui ont participé au système de torture pendant l'Holocauste et la Seconde guerre mondiale. Le médecin Josef Mengele était tristement célèbre pour avoir décidé de la vie ou de la mort des prisonniers au moment de leur arrivée au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Il supervisait personnellement les chambres à gaz et menait des expériences sur les prisonniers.

Plus récemment, des médecins de l'ancienne Allemagne de l'Est ont notamment collaboré avec le régime est-allemand dans des hôpitaux psychiatriques afin de briser la détermination des opposants.

En 1975, l'Association médicale mondiale (WMA) a adopté la Déclaration de Tokyo, un manifeste contre la torture, qui appelle les médecins à "ne pas faire usage de ses connaissances médicales contre les lois de l’humanité". Ainsi, un médecin ne doit "jamais fournir les locaux, instruments, substances, ou faire état de ses connaissances pour faciliter l’emploi de la torture ou autre procédé cruel, inhumain ou dégradant ou affaiblir la résistance de la victime à ces traitements."

Toutefois, selon le chercheur Steve Miles, dans bien des cas, les médecins restent très influençables. "On ne les contraints pas. Les régimes qui veulent se servir de ces professionnels sont souvent des régimes qui disposent de peu de médecins et qui ne veulent pas se mettre à dos la communauté médicale. Ils sont donc volontaires. En échange, ils sont promus et très bien payés. Par exemple, les médecins qui ont travaillé dans les camps nazis ont tous été nommés officiers SS et ont reçu des salaires très élevés."

 

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