L'influenceuse tunisienne Chaïma Ben Mahmoud a filmé et posté sur son compte TikTok sa traversée de la Méditerrannée jusqu'à Lampedusa. Crédit : Capture d'écran/TikTok
L'influenceuse tunisienne Chaïma Ben Mahmoud a filmé et posté sur son compte TikTok sa traversée de la Méditerrannée jusqu'à Lampedusa. Crédit : Capture d'écran/TikTok

Dans une vidéo postée sur son compte TikTok, l'influenceuse tunisienne Chaïma Ben Mahmoud, soigneusement maquillée, filme son exil en mer direction l'île italienne de Lampedusa. Une vision glamour mais faussée de la traversée de la Méditerranée, qui reste la route migratoire la plus meurtrière au monde. Trois mois plus tôt, une autre jeune femme tunisienne avait elle aussi fait scandale en publiant sur les réseaux sociaux une photo d'elle sur une petite embarcation au milieu de la mer.

Éclairé par la lumière de l’aube, le bateau vogue sans encombre sur une mer calme. À l’intérieur, une vingtaine de jeunes souriants, emmitouflés dans de gros manteaux, regardent l’objectif tendu par Chaïma Ben Mahmoud. Cette influence tunisienne de 21 ans, suivie par près de 140 000 abonnés sur le réseau social TikTok, fait partie des passagers. Au premier plan, la jeune femme, au rouge à lèvres vif, lisse délicatement une longue mèche de ses cheveux bruns. Sur une musique en arabe vantant la traversée des frontières, la vidéo, tournée en décembre, comptabilise aujourd'hui 1,6 millions de vues.

En novembre, une autre influenceuse tunisienne avait fait polémique, en publiant sur Instagram une photo d’elle pendant la traversée. Sabee al Saidi, 18 ans, posait à bord d’un petit bateau en bois, en pleine mer.

Ces images idéalisées de la Méditerranée véhiculent une image glamour des traversées alors même que cette voie maritime, empruntée par des dizaines de milliers de personnes chaque année, est la route migratoire la plus meurtrière au monde.

Selon le projet "Missing Migrants" de l'Organisation internationale des migrations (OIM), 2 048 personnes ont été portées disparues en Méditerranée en 2021, et 23 000 sont mortes depuis 2014.


Source : Organisation internationale des migrations (OIM)
Source : Organisation internationale des migrations (OIM)


Tour Eiffel et BMW

Une fois arrivées en Europe, les influenceuses, elles, continuent de documenter leur vie sur les réseaux sociaux. Là encore de manière complètement idéalisée. Sur le compte Instagram de Chaïma Ben Mahmoud, on peut voir la jeune femme poser au pied de la Tour Eiffel, à Paris. Son petit ami lui aussi se filme en train de chanter dans un appartement vide, et de se promener dans les rues de la capitale.

En novembre, Sabee al Saidi avait elle aussi posté des vidéos, depuis supprimées, dans une voiture BMW. Un quotidien en totale contradiction avec celui vécu par des milliers d’autres migrants en Europe, souvent percutés de plein fouet par une grande précarité dès leur arrivée.

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Pour Wael Garnaoui, psychologue spécialiste des migrations, "le mensonge de la migration", qui consiste à véhiculer de fausses idées sur la réalité de l'exil, a été "intensifié par les réseaux sociaux". "Les personnes restées au pays voient les autres aller en Europe, visiter la Tour Eiffel et prendre des selfies en t-shirt Lacoste. Alors leurs familles pensent que tout va bien", explique-t-il à Associated Press (AP).

Ces messages "démystifient un voyage terrifiant pour la majorité des gens", abonde Matt Herbert, directeur de recherche à l'Initiative mondiale contre le crime organisé transnational. Avec ces vidéos, "la peur est amoindrie". "Cela brise la barrière mentale que de potentiels candidats à l'exil s'étaient fixée au départ".

Malgré une falsification évidente des faits, les influenceuses ont reconnu qu'elles n'avaient pas été complètement honnêtes. Dans une interview au même média, Chaïma Ben Mahmoud confesse avoir eu "très peur" lors de la traversée. "La mer était vraiment agitée et il y avait beaucoup de grosses vagues, raconte-t-elle. Dans le bateau, nous avons tous dit une prière et nous nous sommes préparés à la mort. Nous étions tellement terrifiés".

"L'espoir qu'il y a du travail"

Les raisons qui ont poussé la jeune femme à prendre la mer sont par ailleurs les mêmes que celles des milliers d’autres Tunisiens qui montent à bord de ces petites embarcations de fortune, direction l’Italie. À l’agence de presse AP, la jeune femme originaire de Sfax (dans le sud de la Tunisie) explique ne pas avoir eu le choix de partir, car en tant que coiffeuse, même diplômée, elle ne gagnait que 90 dollars par mois en Tunisie, soit 107 euros. "On ne peut rien faire avec ça. Simplement utiliser les transports en commun et acheter son déjeuner, c'est tout".

Ses difficultés financières et l’impossibilité d’obtenir un visa pour la France l’ont amenée à faire le choix de la "harga", "migration" en français, pour un peu plus de 1 500 euros. "J'ai beaucoup d'amis qui sont partis et qui ont trouvé des opportunités en Europe. Ils ont mis dans mon esprit l'espoir qu'il y a du travail, qu'il y a beaucoup d'argent […] Je veux changer ma vie comme ils l'ont fait".

"Je n’encourage personne à faire la même chose que moi"

En novembre, après sa traversée, Sabee al Saidi avait posté une autre vidéo où elle assurait avoir dû quitter la Tunisie en raison, elle aussi, de "conditions sociales difficiles". "Je n’encourage personne à faire la même chose que moi", avait-elle précisé.

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En Tunisie, le chômage a atteint 18% et selon les dernières estimations, il toucherait même 42,4% des moins de 25 ans. La crise sanitaire liée au coronavirus, doublée d'une crise politique - en juillet 2021, le président Kais Saïed a suspendu le Parlement et s'est arrogé des pouvoirs étendus - s'ajoute à la morosité économique dans laquelle s'est enfoncée le pays depuis plusieurs années, malgré la chute de l'autoritaire Zine el-Abidine Ben Ali en 2011.

Des conditions qui poussent chaque année des milliers de Tunisiens à tenter leur chance ailleurs, en Europe. En 2021, les autorités ont intercepté plus de 23 000 personnes tentant de quitter les côtes tunisiennes, contre 5 000 en 2019. Comme Ali, ce Tunisien de 27 ans, qu'InfoMigrants a rencontré en octobre dernier. Le jeune homme a tenté à sept reprises de rejoindre l'île de Lampedusa, sans succès. "Je n’arrêterai pas tant que je n’aurai pas atteint mon objectif", avait-il assuré. Son frère, lui, n'en est jamais revenu.

 

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