Une centaine de demandeurs d'asile et de réfugiés manifestent devant les bureaux du HCR de Zarzis, en Tunisie. Crédit : InfoMigrants
Une centaine de demandeurs d'asile et de réfugiés manifestent devant les bureaux du HCR de Zarzis, en Tunisie. Crédit : InfoMigrants

Comme Ahmad, Ababakar et Hawamer, une centaine de demandeurs d'asile et de réfugiés sont rassemblés depuis plusieurs semaines devant les locaux du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de Zarzis, dans le sud de la Tunisie. Pour la plupart contraints par l'institution de quitter leur logement, ils n'ont désormais nulle part où aller.

Depuis quelques jours, Hawamer dort dehors, à même le sol, avec ses trois filles de 6, 7 et 11 ans. Cette exilée soudanaise, dont le mari est mort en Libye, a dû quitter le logement où elle avait trouvé refuge avec sa famille, à Sfax. Depuis, elle n’a "plus rien". Juste "quelques pâtes" qu’elle fait bouillir dans un peu d’eau pour nourrir les petites filles. Comme elle, un peu plus d’une centaine de réfugiés et demandeurs d’asile campent depuis plusieurs semaines devant les locaux du Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) de Zarzis, dans le sud de la Tunisie

Ce qu’ils dénoncent ? Leur départ contraint et forcé de l’hébergement qu’ils occupaient jusqu’ici, fourni par le HCR. Celui-ci leur a été ordonné par un document, distribué à des exilés de tout le pays, les informant qu’ils disposaient de "quinze jours […] pour quitter le foyer/la maison". "Si vous ne respectez pas cet avis, des procédures juridiques seront instituées", est-il écrit en lettres majuscules. En signant ce courrier, les personnes concernées acceptent en échange de toucher la somme de 250 dinars par mois pendant trois mois, afin de se loger par leurs propres moyens.


En Tunisie, difficile pour les demandeurs d'asile et les réfugiés de trouver un travail, et de gagner suffisamment d'argent pour se loger par eux-mêmes. Crédit : InfoMigrants
En Tunisie, difficile pour les demandeurs d'asile et les réfugiés de trouver un travail, et de gagner suffisamment d'argent pour se loger par eux-mêmes. Crédit : InfoMigrants


"J’ai été obligé de quitter le centre Ibn Khaldoun de Médenine, raconte Ahmad, un réfugié soudanais de 26 ans qui dort depuis une semaine devant les bureaux du HCR. Je l’avoue, j’ai refusé les 250 dinars, parce qu’on ne peut rien faire avec cet argent. Ici, la vie est extrêmement difficile. On ne peut pas trouver de travail, il y a beaucoup de racisme". Ababakar, lui non plus, n'a nulle part où aller. Cet exilé centrafricain de 28 ans a obtenu le statut de réfugié en 2018. "Mais la vie est dure ici, déplore-t-il. Je suis victime de racisme, et je ne trouve pas de travail".

"Il y a des priorités"

L’institution onusienne, contactée par InfoMigrants, confirme avoir envoyé ce document aux exilés. En cause : "une forte diminution de notre budget annuel [8,5 millions de dollars ndlr] de l’ordre de 30 à 40%, qui nous oblige à revoir et donc à restreindre l’assistance financière et matérielle fournie aux demandeurs d’asiles et aux réfugiés", explique Laurent Raguin, représentant adjoint du HCR en Tunisie.

D’après le responsable, ce courrier a été envoyé à des personnes qui logeaient dans des dortoirs réservés aux migrants tout juste secourus en mer, et aux exilés les plus vulnérables (personnes en situation de handicap ou membres de la communauté LGBTQ+). En dehors de ces cas spécifiques, nul ne peut y rester plus de deux ou trois semaines. "Malheureusement, certains refusent de partir, c'est pour cela qu'on leur a demandé de quitter l'endroit et de trouver des logements par eux-mêmes, par petits groupes, affirme Laurent Raguin. Il faut bien se rendre compte qu’il y a des priorités". 

Les réfugiés seuls, considérés comme personnes non vulnérables, et les migrants dont la demande d’asile a été rejetée ont donc reçu ordre de quitter l'hébergement.


Des familles avec enfants campent aussi devant le HCR de Zarzis. Crédit : InfoMigrants
Des familles avec enfants campent aussi devant le HCR de Zarzis. Crédit : InfoMigrants


Reste que des familles, avec enfants, manifestent aussi devant le HCR. C'est le cas d’Héléna, 14 ans, partie de Libye en 2019 avec son père et sa grande sœur. "J’allais à l’école à Tataouine mais depuis qu’on a quitté notre logement en janvier, on est à la rue. Je ne veux qu'une seule chose : retourner à l’école", explique-t-elle à InfoMigrants. "On est venu en Tunisie en pour vivre dans un pays sûr et offrir un meilleur avenir à nos enfants, ajoute son père. Mais on n’a rien trouvé ici, il n’y a pas de travail. Pas de vie".

"Je ne veux plus rester en Tunisie"

Éreintés par plusieurs années de galère en Tunisie, certains manifestants demandent d'ailleurs, tout bonnement, à quitter le pays. À l'instar d'Ababakar ."Je suis parti de Centrafrique il y a dix ans. Dix ans sont passés et je ne suis même pas arrivé à ma destination finale. Aujourd’hui, je suis devant le HCR pour réclamer une évacuation. Je ne veux plus rester en Tunisie". Ahmad, lui aussi, souhaite partir. Il a déjà eu un entretien avec des agents du HCR en juin à ce sujet, mais depuis, "plus rien".

Selon Laurent Raguin, "une réinstallation dans un pays tiers depuis la Tunisie est possible, mais les opportunités sont extrêmement faibles". En 2021, seuls 76 personnes, "des cas très urgents" ont pu bénéficier du dispositif. "Nous sommes soumis à la volonté des pays d’accueil", se défend le responsable.

>> À (re)lire : Reportage : des migrants "échoués" en Tunisie et pris au piège d'un pays qui n'a rien à leur offrir (1/7)

Alors que va-t-il se passer maintenant pour les exilés rassemblés à Zarzis ? "Nous continuons à leur fournir des conseils, individuellement ou par petits groupes, répond Laurent Raguin. Nos agents insistent beaucoup sur l’importance de trouver un travail. Beaucoup refusent, car ils pensent à tort que cela va poser problème dans leur dossier. Ce n'est pas le cas. Et ici, les opportunités d’emploi existent. Au port de Zarzis, par exemple".

Une option inenvisageable pour Issa, un exilé tchadien de 28 ans dont les problèmes de santé l’empêchent de travailler, et à la rue lui aussi. "J’ai été victime d’une agression raciste lors de mon travail dans un champ d’oliviers avec des Tunisiens en 2020, et j’ai eu une hémorragie cérébrale. Les médecins m’ont dit que je devais me faire opérer. Mais l’intervention coûte 6 000 dinars. Comment est-ce que je trouve cet argent moi ?". Sa demande d’asile récemment rejetée, le jeune homme a "complètement perdu espoir".

 

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