Des personnes venues d'Ukraine attendent de pouvoir passer en Pologne, près de la ville de Medyka, jeudi 24 février. Crédit : Reuters
Des personnes venues d'Ukraine attendent de pouvoir passer en Pologne, près de la ville de Medyka, jeudi 24 février. Crédit : Reuters

Face à l'invasion russe en Ukraine, des habitants en proie au doute et à la panique indiquent à InfoMigrants chercher désespérément des moyens de quitter le pays. Mais la fuite vers les frontières est semée d'embûches.

Moez Ben Hmid fume cigarette sur cigarette. Ce Tunisien de 34 ans, qui vit en Ukraine depuis 2009, s'est réfugié, jeudi 24 février, chez la mère de sa femme ukrainienne, à la campagne, dans les environs de Vinnitsa, à 200 kilomètres de la capitale Kiev. Il a quitté à la hâte son appartement du centre de Vinnitsa après avoir entendu retentir des sirènes suivies de plusieurs bombardements, dont l'un "très proche" de lui. Il a pris ses deux enfants sous le bras, l'un de 8 ans, l'autre d'un an et demi, et a sauté dans la voiture de son beau-frère, un Ukrainien de 24 ans.

La famille de Moez Ben Hmid fait partie des quelque 100 000 personnes ayant fui leur foyer suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie, débutée jeudi. En seulement quelques heures, les combats et les bombardements ont mis sur les routes Ukrainiens et étrangers vivant dans le pays. La plupart cherchant à rejoindre l'ouest du pays avant, si possible, de fuir vers les États frontaliers.


Moez Ben Hmid s'est réfugié dans cette maison dans la campagne ukrainienne. Crédit : DR
Moez Ben Hmid s'est réfugié dans cette maison dans la campagne ukrainienne. Crédit : DR


"Maintenant, qu'est-ce qu'on va faire? Je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas", dit-il à InfoMigrants dans un appel vidéo. Emmitouflé dans une parka, le visage marqué par la fatigue et l'angoisse, il montre avec son téléphone l'endroit où il se trouve, une maison au milieu des champs. Puis il pointe, au loin, une autoroute. "D'habitude, elle est déserte, mais aujourd'hui il y a beaucoup de voitures. Ce sont les gens qui fuient Kiev."

"Je veux aller à la frontière avec la Pologne, mais comment ?"

Lui aussi voudrait s'enfuir plus loin. Sa femme, qui travaille régulièrement en Pologne voisine, n'était pas en Ukraine au moment du déclenchement de l'offensive russe. Désormais, elle compte rester en Pologne en attendant que sa famille la rejoigne.

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"Je veux aller à la frontière avec la Pologne, mais comment ?", demande Moez Ben Hmid, essoufflé. Il n'a pas de véhicule. "Mon beau-frère a une voiture mais il ne peut pas sortir du pays et a peur d'être vu dans les environs de la frontière." Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a décrété, jeudi soir, la mobilisation militaire générale. Selon ce décret, tous les hommes âgés de 18 à 60 ans sont obligés de rester en Ukraine pour combattre.

Moez Ben Hmid redoute également d'imposer une situation chaotique à ses enfants. "Le plus petit est encore un bébé, comment je ferais si je me retrouvais bloqué avec lui à la frontière ? Il faut que je le fasse manger !" Pour protéger ses enfants, il indique que la guerre est pour l'heure "un secret" dans la famille. "Je ne leur en parle pas et ma belle-mère non plus, on ne veut pas", confie Moez Ben Hmid. Il assure que les bombardements et les sirènes qui ont retenti à Vinnitsa n'ont pas réveillé ses fils qui dormaient à ce moment-là.

Depuis la Pologne, Alina, sa femme, également contactée par InfoMigrants, se dit être "très inquiète" pour ses enfants et son mari. "Je pensais que tout irait bien et qu'il n'y aurait jamais de guerre. Nous sommes un seul peuple", dit-elle à propos de son voisin russe.

"J'ai entendu beaucoup de bombardements hier, vraiment beaucoup"

Olivier*, 32 ans, a lui quasiment atteint la Pologne. Après avoir passé une nuit dans la gare de la capitale, il a pu monter dans un train bondé vers 6h du matin, vendredi, et rejoindre la ville de Lviv, dans l'ouest de l'Ukraine, dans l'après-midi.

Cet étudiant congolais de 32 ans, arrivé en Ukraine en 2020 pour "apprendre les langues", n'a pas hésité à quitter Kiev, où il vivait jusqu'à présent. Dans une vidéo tournée, vendredi matin, avec son téléphone, on voit un mouvement de foule dans les rues de la ville, au son des sirènes qui alertent la population du risque de bombardements.

"J'ai entendu beaucoup de détonations hier, vraiment beaucoup. Je suis stressé, démoralisé", lance-t-il.

La voix d'Olivier est tendue et hachée. Sa connexion téléphonique est mauvaise et il reçoit constamment des appels auxquels il s'empresse de répondre. Désormais, c'est le passage de la frontière à proprement parler qui s'organise.

"J'ai fui l'Afghanistan pour protéger ma famille mais je dois maintenant fuir une nouvelle guerre"

D'autres départs se planifient aussi depuis Odessa, dans le sud du pays. Pour Sayed Omar Shah Amir, un ancien pilote en Afghanistan âgé de 44 ans, sa femme et leurs cinq enfants, la destination dépend des tickets de train disponibles.

"Pour aller en Pologne, c'est très difficile : les billets sont très durs à trouver et quand tu en trouves, ils sont très chers", commente-t-il. Le choix s'est donc porté, par défaut, sur la Roumanie. "On se prépare à partir pour la frontière roumaine demain matin à 5h", annonce Sayed Omar Shah Amir.

Cela faisait seulement six mois que cette famille, évacuée en urgence d'Afghanistan par les autorités ukrainiennes après la reprise du pays par les Taliban, avait trouvé un peu de repos.

"J'ai fui la guerre pour protéger ma famille mais ici je dois faire face à une nouvelle guerre. On est venus pour avoir un avenir mais la situation est terrible, on est tous très inquiets, on ne sait pas quoi faire ni où aller."

*Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressé

 

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