Dans les centres de détention de Libye, les femmes risquent à tout moment d'être vendues à des réseaux criminels. Crédit : AP Photo/Yousef Murad
Dans les centres de détention de Libye, les femmes risquent à tout moment d'être vendues à des réseaux criminels. Crédit : AP Photo/Yousef Murad

Quelques jours après l’offensive russe sur l’Ukraine, des centaines milliers de personnes ont quitté le pays, direction les frontières polonaises, roumaines ou hongroises. En grande majorité, des femmes et des enfants, partis de chez eux avec seulement quelques affaires. Galina, rencontrée par InfoMigrants, a fui Kiev pour Zahony, en Hongrie, avec son fils de 8 ans, Pasha. Mais sur le chemin, les épreuves qui l'attendent sont nombreuses. Ekrame Boubtane, économiste et spécialiste des migrations internationales, détaille pour InfoMigrants les menaces spécifiques auxquelles sont confrontées les exilées, notamment la prostitution ou le chantage sexuel.

InfoMigrants : Les femmes sont-elles plus exposées que les hommes aux risques inhérents à la route de l’exil ?

Ekrame Boubtane : En chemin, les migrantes et demandeuses d’asile sont à la merci des passeurs, et donc exposées au trafic d’êtres humains. C'est une menace à laquelle sont confrontés tous les exilé.es. En revanche, les femmes sont bien plus vulnérables à la traite. On va davantage chercher à les exploiter, à en tirer profit, par différents moyens : la prostitution, le chantage sexuel - de la part des agents de douanes ou des passeurs - ou le travail domestique.

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D’après des témoignages recueillis par des sociologues sur le terrain, on sait par exemple que beaucoup de demandeuses d’asile subsahariennes, employées de maison dans des pays d’Afrique du nord, sont en fait surexploitées. Cela s’apparente bien plus à de l’esclavage qu’à un travail formel.

Sarah, une migrante ivoirienne, a raconté à InfoMigrants avoir été violée, battue et humiliée au quotidien par une famille en Libye, durant plusieurs mois. Officiellement "employée de maison", les coups et les gifles étaient devenus son quotidien, elle qui en arrivant dans ce pays, souhaitait simplement travailler et avoir de meilleures conditions de vie qu'en Côte d'Ivoire.

IM : Les images des bateaux traversant l'océan Atlantique pour les îles Canaries, de la frontière franco-italienne dans les Alpes, ou des canots de fortune sur la Manche montrent de plus en plus de femmes, seules ou avec leurs enfants. Le choix de l’exil familial, et la responsabilité qui en découle, est-il aujourd’hui l’apanage des femmes ?

EB : C’est difficile à dire, car les motifs qui déterminent un départ sont très différents selon les pays. En Érythrée par exemple, ce sont en effet, la plupart du temps, les femmes qui prennent la route. Les hommes, eux doivent rester pour faire leur service militaire obligatoire. Fuir le pays est, pour les autorités, synonyme de désertion. Les hommes risquent donc de sévères sanctions.

Mais depuis la fin des années 1990, on remarque tout de même une féminisation globale des flux migratoires. Dans de nombreux pays, les femmes s’autonomisent, aspirent à davantage de libertés. Et si leur pays de naissance ne peut le leur offrir, alors elles optent pour l’exil. D’abord dans les pays frontaliers – en Afrique, 80% de la migration est intra-africaine – puis pour des territoires plus lointains, toujours dans le but d’améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs enfants.


Un bébé est né sur une embarcation de fortune au large des Canaries, jeudi 29 avril 2021. Crédit : Reuters
Un bébé est né sur une embarcation de fortune au large des Canaries, jeudi 29 avril 2021. Crédit : Reuters


Ce que l’on observe aussi aujourd’hui, c’est qu’en France, les exilées viennent davantage par leurs propres moyens pour travailler ou étudier. Elles optent moins pour une migration via le regroupement familial, comme c'était encore le cas il y a encore une quinzaine d'années.

IM : Obtenir l’asile dans le pays d’accueil peut-il être plus complexe pour une femme que pour un homme ?

EB : Les femmes peuvent être victimes et menacées par des dangers qui leur sont propres, comme les mariages forcés, les mutilations génitales, ou les violences conjugales. Mais je ne pense pas que le droit d’asile ait été exclusivement pensé pour les hommes. La Convention de Genève garantit la protection contre toutes formes de persécution.

Le principe du non-refoulement est aussi garanti par la Convention sur les violences faites aux femmes du Conseil de l’Europe. Les États de l'UE n’ont pas le droit de renvoyer ces femmes dans un pays où leur vie est menacée, quel que soit leur droit de séjour. En Belgique d'ailleurs, une loi entrée en vigueur depuis juillet 2016 "contraint l’Etat à porter une attention et à mettre en place des mesures visant à prévenir les violences basées sur le genre et à prendre en charge les victimes".

En France, par exemple, les sévices "féminins" font partie des motifs permettant la délivrance d’un titre de séjour. Ils font partie des critères de protection globale contre la traite. En 2019, 244 titres de séjours ont été délivrés à des exilées dans ce cadre. La législation s’est adaptée à la réalité vécue par les femmes, et a su prendre en compte les personnes qui ne rentrent pas dans les cases de la protection "classique".

En France, l’excision est reconnue comme une forme de persécution depuis 2012.

 

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