Des bénévoles venus proposer leur aide à Medyka, en Pologne, le 10 mars 2022 | Photo : picture alliance/AP
Des bénévoles venus proposer leur aide à Medyka, en Pologne, le 10 mars 2022 | Photo : picture alliance/AP

La guerre en Ukraine suscite un vif débat sur la différence de traitement des déplacés en fonction de leurs origines. InfoMigrants a recueilli l’avis d’experts en communication et sciences sociales.

Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, aucun pays européen, à l'exception de la Hongrie, n'a autant évolué dans son attitude envers les réfugiés que la Pologne.

Sur les près de trois millions de personnes qui ont fui les combats au cours des trois premières semaines de guerre, la majorité a en effet trouvé refuge dans la Pologne voisine. A bras ouvert, le gouvernement et la population les ont accueillis en se rendant en masse à la frontière ukrainienne et en mettant en place des centres d'accueil à travers le pays.

A (re)lire également : En Pologne, l'appel aux dons lancé par une Ukrainienne mobilise toute une ville

Voilà qui contraste avec l’attitude du pays il y a six ans, lors de la crise migratoire de 2015/2016. Alors que l'Allemagne et d'autres pays européens accueillaient des centaines de milliers de réfugiés venus principalement de Syrie, la Pologne était critiquée pour son manque de solidarité et sa position très dure vis à vis des déplacés.


Le stade de Varsovie a notamment été transformé en immense centre d'accueil | Photo : Reuters/Maciek Jazwiecki
Le stade de Varsovie a notamment été transformé en immense centre d'accueil | Photo : Reuters/Maciek Jazwiecki


Selon, l’allemande Carola Richter, spécialiste en communication, la différence d’origine des déplacés "joue un rôle majeur dans l’attitude politique". Le pouvoir à Varsovie avait d'ailleurs poursuivi sa politique de rejet l’année dernière face aux demandeurs d’asile arrivant de Biélorussie, et ce malgré la solidarité de plus en plus affichée de la société civile polonaise. Mais "maintenant que le peuple ukrainien est touché, ce rejet n'est plus possible car l’Ukraine est considérée comme une 'nation sœur'", estime Carola Richter, dans une interview à l'agence de presse epd.

Un ennemi commun

Un édito paru la semaine dernière dans le journal suisse Neue Zürcher Zeitung (NZZ) souligne également le fait que la Pologne et l'Ukraine partagent un ennemi commun, à savoir Vladimir Poutine. La Pologne craint en effet pouvoir être le prochain pays sur la liste du président russe.

Aussi, avant même que la guerre n’éclate, la Pologne comptait déjà une importante minorité ukrainienne. Sur 38 millions d’habitants, deux millions sont Ukrainiens, soit près d’une personne sur 20.

Ainsi, selon la chercheuse en sciences sociales Zeynep Yanasmayan dans une interview à l’agence KNA, "de nombreux pays européens partagent un passé commun, celui d'avoir été menacés par la Russie. Ce que vivent les Ukrainiens rappelle à beaucoup en Europe de l'Est une situation de déjà-vu."



Les personnes originaires de l'ancienne République socialiste soviétique de Géorgie sont bien placés pour comprendre la situation en Ukraine. La Russie avait envahi le pays en 2008, la guerre avait alors duré 12 jours. "Pour nous, voir ce qui se déroule en Ukraine est terrible", a raconté Nino à InfoMigrants au début du mois, alors qu’elle récupérait des proches à la gare de Berlin. Pour cette femme originaire de Gérorgie et vivant en Allemagne, "c'est comme si cela arrivait à mon propre pays. Nous sommes de bons amis avec l'Ukraine, nos pays ont presque le même destin. C’est très, très douloureux. Nous avons de l'empathie pour les Ukrainiens. Nous sommes très préoccupés. Peut-être que nous serons les prochains."

A (re)lire également : Les Ukrainiens présents en France avant la guerre confrontés à un gel de leur procédure d'asile

Deux poids, deux mesures

D’après la chercheuse Zeynep Yanasmayan, de nombreux projets dont bénéficient actuellement les déplacés d’Ukraine ont vu le jour en 2015. Un bénévole danois, Daniel Marslew, également rencontré à la gare centrale de Berlin, confirme que l’on assiste à un "transfert d'expérience", car "beaucoup de réseaux de cette époque sont maintenant réactivés".

Toutefois, Zeynep Yanasmayan note que l'Union européenne (UE) a dans le même temps évolué vers des "politiques de peur et de criminalisation des migrants". Ce constat s’est encore manifesté à travers les nombreux témoignages dénonçant des traitements racistes aux frontières de l’UE dont ont été victimes les déplacés étrangers fuyant l’Ukraine.



Selon l’éditorialiste du journal NZZ, le changement d'approche de la Pologne s’explique par la proximité géographique et culturelle entre les Polonais et les Ukrainiens. Pour lui, la différence d'empathie observée selon l’origine des déplacés n’est pas une spécificité polonaise. Il s’agirait d’un réflexe humain naturel reflétant différents niveaux de compassion humaine.

"En tant que consommateurs de médias, nous sommes devenus spectateurs de ce qui se passe dans le monde et avons décidé que Kiev est plus proche de nous que Damas", écrit l’éditorialiste, pour qui la composition démographique des flux de déplacés joue également sur le niveau d’empathie. En 2015, les déplacés du Moyen-Orient étaient majoritairement des hommes, alors que la majorité des déplacés arrivant d'Ukraine sont des femmes, des enfants et des personnes âgées.

A (re)lire également : Les femmes et les mineurs non accompagnés exposés au risque de trafic

L’experte en communication Carola Richter estime néanmoins que la comparaison est malvenue : "Les deux groupes ont des raisons valables de fuir, et tous deux ont besoin de notre protection", rappelle-t-elle.

Un soutien durable ?

En Allemagne, selon une enquête de l'Institut DeZIM, 90 % des personnes interrogées se sont déclarées favorables à ce que le pays accueille des déplacés d'Ukraine. La moitié des personnes interrogées se disent prêtes à faire du bénévolat ou à faire un don. Enfin, Un quart des interrogés serait disposés à héberger des déplacés chez eux. La volonté d’aider est "impressionnante", constate la chercheuse Zeynep Yanasmayan.

Un enthousiasme tempéré par Carola Richter, pour qui ce élan de solidarité pourrait retomber avec le temps : "Si l’exode de la population ukrainienne devient un état de fait permanent, la volonté d’aider en Allemagne pourrait en pâtir et la xénophobie pourrait progresser."


avec KNA, epd, dpa

 

Et aussi