Des déplacés d'Ukraine arrivant à Przemsyl, en Pologne | Photo : picture alliance
Des déplacés d'Ukraine arrivant à Przemsyl, en Pologne | Photo : picture alliance

En à peine un mois, la guerre en Ukraine a déjà poussé des millions de personnes sur la route de l’exode. Voici le récit d’une famille éthiopienne de Kharkiv, qui a réussi à rejoindre l’Allemagne.

Il est 4 h30 du matin, le 24 février 2022, à Kiev. Bethlehem Girma, une Ethiopienne de confession juive née en Ukraine, n’arrive pas à trouver le sommeil. Ses mains sont moites. Elle sent que quelque chose ne va pas. Son intuition ne va malheureusement pas la tromper.

Au loin, ses sirènes commencent à sonner, de plus en plus fort. Bethlehem comprend immédiatement ce que cela signifie. Les soldats russes arrivent.

"Heureusement que j’étais réveillée, parce que la première chose que j’ai faite a été d’appeler mes parents. Ma famille habite très près de la frontière et les chars russes auraient pu réduire leur maison en poussière", raconte-t-elle.

A (re)lire également : En Pologne, des étudiants africains fuyant l’Ukraine enfermés dans des centres de détention

La maison de ses parents se trouve en périphérie de Kharkiv, à seulement 35 kilomètres de la frontière russe. Son père, 60 ans, est dermatologue. Sa mère est vétérinaire. Ses deux soeurs cadettes ont un groupe de musique, Fosho, pour lequel Bethlehem, 33 ans, écrit des chansons.

Kharkiv est aujourd'hui l’une des villes les plus bombardées depuis le début de l’invasion russe le 24 février.


Les pays limitrophes de l’Ukraine accueillent le plus grand nombre de déplacés | Photo : Emilio Morenatti/picture alliance
Les pays limitrophes de l’Ukraine accueillent le plus grand nombre de déplacés | Photo : Emilio Morenatti/picture alliance


Environ 500 kilomètres séparent la capitale Kiev de Kharkiv, la deuxième ville du pays, à l’est de l’Ukraine.

Au téléphone, Bethlehem suit en direct la fuite de sa famille, qui se dirige vers la gare. Les rues sont déjà noires de monde. Ils arrivent à la gare vers 6h30. Religieux et très polis, ses parents sont de nature à céder leur place aux autres, raconte Bethlehem. Les secondes deviennent des minutes, et les minutes deviennent des heures. A 16h, la famille attend toujours à la gare.

"Ils n’arrivaient pas à monter dans le train, alors que dans le même temps les bombes commençaient à pleuvoir et que des soldats russes tiraient", se souvient Bethlehem. "Certaines personnes sont mortes sous les yeux de mes parents."

Le plus difficile, insiste-t-elle, a été de faire comprendre à ses parents qu’il leur fallait s’imposer dans la cohue. 

La famille finit par embarquer à bord d’un train en direction de Lviv, à l'ouest de l'Ukraine, près de la frontière polonaise. Comme la plupart des autres passagers, ils débutent leur voyage debout. Les wagons sont bondés. "Dieu a envoyé des gens qui ont leur ont cédés leur place en voyant que mes parents sont âgés. Ils les ont respectés", raconte Bethlehem. Le voyage en train durera 16 heures.


L’église orthodoxe Saint Sophie de Kiev, un temple de la religion orthodoxe | Photo : Brendan Hoffman/Getty Images
L’église orthodoxe Saint Sophie de Kiev, un temple de la religion orthodoxe | Photo : Brendan Hoffman/Getty Images


Cauchemars 

Dans le train règne une odeur exécrable. Les toilettes débordent, l’eau s’est répandue dans les wagons. Mais personne ne semble s’en préoccuper, le seul objectif étant d’atteindre la frontière polonaise.

Alors que le train approche Kiev, des informations sur de premiers bombardement près de la capitale circulent. "C’était un cauchemar. Quand ils sont arrivés à Kiev, je tremblais, en entendant que la gare de Kiev était bombardée par les Russes. J’ai fait une crise de panique."

Bethlehem tente désespérément de joindre sa famille. Personne ne répond. Ni ses parents, ni ses soeurs. Six heures plus tard, on la rappelle enfin. Tous les passagers avaient éteint leur téléphone. Même la lumière du train avait été éteinte, pour être moins visibles pour l’armée russe. Au lieu des 16 heures, le voyage jusqu’à Lviv prendra finalement 26 heures.

A Lviv, la famille est prise en charge par des amis de Bethlehem et conduite vers la frontière avec la Pologne. De là débute un nouveau long et épuisant voyage, cette fois à pied, et malgré le froid de l’hiver.

L’autoroute pour Odessa

Seule dans son appartement à Kiev, Bethlehem apprend la nouvelle. Sa famille est arrivée à Varsovie. Cela fait une éternité qu’elle n’a rien mangé. A ce moment là, elle n’imagine pas que les Russes resteront longtemps en Ukraine. Il lui faudra une dizaine de jours avant d’accepter la nouvelle réalité. Le conflit ne cesse de s’étendre, la guerre est partie pour durer.

A (re)lire également : "Ukraine Take Shelter", une plate-forme d'aide aux réfugiés ukrainiens pour trouver des abris temporaires

Bethlehem appelle une amie qui lui propose de la retrouver chez elle. Elle n’emporte qu’un petit sac, avec deux pulls, deux pantalons et quelques documents, notamment pour ses soeurs. A peine partie de chez elle à bord d’un taxi, Bethlehem apprend que les soldats russes ont commencé à bombarder son quartier. 

Le bruit des armes s’empare également du quartier de son amie. Les deux femmes décident alors de partir en voiture. Leur objectif est d’atteindre Odessa, au sud de l’Ukraine. "C’étaient les dix heures les plus longues de ma vie. Nous étions sur l’autoroute sans savoir où les soldats allaient frapper. Nous pensions que ces gens étaient uniquement intéressés par des sites militaires, mais en réalité ils ont bombardé partout, sans aucune pitié. Ils ont frappé des hôpitaux, des jardins pour enfants, des habitations", s’emporte Bethlehem. L’appartement de son amie de Kiev a ainsi été touché par une roquette.


Des habitants de Kiev en train de fabriquer des cocktails Molotov | Photo : Efrem Lukatsky/picture alliance
Des habitants de Kiev en train de fabriquer des cocktails Molotov | Photo : Efrem Lukatsky/picture alliance


Bethlehem a finalement quitté l’Ukraine dans le but de rejoindre Stuttgart, dans le sud de l’Allemagne. "Ces trois jours de voyage jusqu’à Stuttgart ont été si longs et stressants. Avant de partir, on n’avait quasiment pas dormi pendant plus de dix jours. Vous imaginez la fragilité de notre état de santé pendant ces trois jours de route supplémentaires. Je n’ai jamais vu autant de chars de ma vie, autant de soldats, de lieux détruits. Je n’ai jamais eu à traverser une telle épreuve dans ma vie."

A (re)lire également : Guerre en Ukraine, un voyagiste allemand devenu travailleur humanitaire

"Ils démolissent ma ville. C’est ce que j’entends et les images que je vois toutes les nuits. J’ai toujours des amis sur place. Beaoucoup de personnes, mes professeurs, mon école, mon université, Tout est là-bas et ils le détruisent."

Bethlehem a déjà perdu de amis, morts dans cette guerre. "Je ne sais pas ce que qui va m’arriver maintenant. C’est tellement difficile de prévoir ce qui va nous arriver. C’est dur de prévoir le futur. Je ne sais pas de quoi la prochaine seconde sera faite."


Auteur : Tobore Ovuorie

Source: dw.com

 

Et aussi