Des migrants dans la Manche en septembre 2020. Crédit : Picture alliance
Des migrants dans la Manche en septembre 2020. Crédit : Picture alliance

Annoncé en grande pompe jeudi, l’accord signé entre Londres et Kigali sur le renvoi au Rwanda des demandeurs d’asile arrivés illégalement en Angleterre crée la polémique au Royaume-Uni mais aussi en Europe. Qualifié d’"inhumain" et de "cruel" par les uns, de "cynique" et d'"inefficace" par les autres, le plan inquiète les défenseurs des migrants, qui rappellent que le Rwanda n’est pas un exemple en matière de droits de l’Homme.

Le projet du gouvernement britannique d’envoyer les demandeurs d’asile arrivés illégalement dans le pays vers le Rwanda ne cesse de faire du bruit. Depuis son annonce jeudi 14 avril, l’émotion ne retombe pas en Angleterre où la polémique enfle.

L’opposition travailliste a immédiatement déclaré que ce plan était "irréalisable, contraire à l’éthique et exorbitant". Le coût de cette mesure s’élèverait à 144 millions d’euros.

Chez les conservateurs aussi, cet accord entre Londres et Kigali ne fait pas l’unanimité. La députée Sayeeda Warsi a qualifié "cette proposition de délocalisation des demandeurs d’asile au Rwanda" de "cynique", "d’inefficace et [de] coûteuse". "C’est aussi inhumain et cela fait honte à notre fière histoire de défenseurs des droits de l’Homme et de la convention [de Genève, ndlr] sur les réfugiés", a-t-elle ajouté.

La population britannique non plus ne semble pas adhérer à ce projet. Dans un sondage réalisé jeudi par YouGov auprès d’environ 3 000 personnes, seulement 35 % disent soutenir la mesure. À Douvres, ville portuaire qui voit arriver l’essentiel des embarcations de migrants traversant la Manche, un retraité de 73 ans interrogé par l’AFP a jugé l’idée "absolument ridicule".

Le Royaume-Uni "transfère ses responsabilités"

Les institutions internationales aussi n’ont pas hésité à dénoncer cette proposition du gouvernement de Boris Johnson. Bien que le Royaume-Uni soit sorti de l’Union européenne, la commissaire européenne aux Affaires intérieures Ylva Johansson a réagi sur son compte Twitter. "Envoyer les demandeurs d’asile à plus de 6 000 km et externaliser les procédures d’asile n’est pas une politique humaine et digne", a-t-elle écrit.

Le Haut-commissaire de l’ONU aux réfugiés, Filippo Grandi, va dans le même sens et affirme que le Royaume-Uni "transfère ses responsabilités à un autre pays en sapant la pratique de l’asile dans le monde. La même pratique qui a sauvé des milliers de réfugiés, d’Ukraine et de bien d’autres endroits."

Son collègue Gillian Triggs, Haut-commissaire assistante du HCR s’interroge sur la légalité d’une telle mesure. "De tels arrangements (…) éludent les obligations internationales et sont contraires à la lettre et à l'esprit de la Convention sur les réfugiés", signé par l'Angleterre, a-t-il déclaré. Et d’ajouter : "Les personnes qui fuient la guerre, les conflits et la persécution méritent compassion et empathie. Elles ne devraient pas être échangées comme des marchandises et transférées à l'étranger pour y être traitées".

Le Rwanda a un "bilan lamentable en matière des droits de l’Homme"

Du côté des ONG aussi, le plan fait scandale. Elles ne manquent pas de rappeler que le Rwanda ne fait pas office d’exemple en matière de respect des droits de l’Homme. À l’instar de Human Rights Watch qui a publié un communiqué cinglant, affirmant que le gouvernement britannique "continue de déchirer ses devoirs envers les demandeurs d'asile". Et de rappeler que "le Rwanda a des antécédents connus d'exécutions extrajudiciaires, de morts suspectes en garde à vue, de détention illégale ou arbitraire, de torture et de poursuites abusives, ciblant en particulier les critiques et les dissidents. En fait, le Royaume-Uni a directement fait part de ses préoccupations concernant le respect des droits de l'Homme au Rwanda, et accorde l'asile aux Rwandais qui ont fui le pays, dont quatre l'année dernière".

Amnesty international au Royaume-Uni a également alerté dans un communiqué sur cet État d'Afrique de l'Est qui possède "un bilan lamentable en matière des droits de l’Homme". "Envoyer des gens vers [ce] pays pour le ‘traitement’ de l’asile est le comble de l’irresponsabilité et montre à quel point le gouvernement est éloigné de l’humanité et de la réalité sur les questions d’asile", a prévenu le directeur des droits des réfugiés Steve Valdez-Symonds.

"Rendre les choses plus dures ne les empêchera peut-être pas de risquer leur vie"

Cet accord vise, selon le gouvernement, à décourager les exilés de prendre la mer pour atteindre les côtes britanniques, alors que les traversées ont explosé l’an dernier avec l’arrivée de 28 500 personnes via la Manche. Mais les ONG restent sceptiques.

La directrice de la Croix-Rouge anglaise, Zoe Abrams, n’est pas "convaincue que cette mesure drastique dissuadera les personnes désespérées de traverser la Manche". "Les gens viennent ici pour des raisons que nous pouvons tous comprendre, comme vouloir retrouver des êtres chers ou parce qu'ils parlent la langue. Rendre les choses plus dures ne les empêchera peut-être pas de risquer leur vie", a-t-elle insisté.

Le syndicat de l’immigration et des frontières (ISU) partage le même avis. Sa secrétaire générale craint même l’effet inverse. "Ce qui a été annoncé aujourd'hui [jeudi 14 avril, ndlr] est susceptible de faire grimper les chiffres immédiats. Et cela signifiera que des personnes traverseront dans des conditions moins qu'idéales, mettant des vies en danger", a dit Lucy Moreton. "Nous craignons qu'ils ne paniquent et ne se blessent, ou nous blessent par inadvertance, ou nous blessent délibérément pour rester au Royaume-Uni plutôt que d’être envoyés au Rwanda", s’inquiète-t-elle.

 

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