La foule attendant à Kiev un train en direction de Lviv, le 1er mars 2022. Crédit : Picture alliance
La foule attendant à Kiev un train en direction de Lviv, le 1er mars 2022. Crédit : Picture alliance

Avant la guerre, Lena* était à la tête d'une agence de communication à Kiev. Comme des millions d'autres Ukrainiens, elle a fui le pays avec son fils et leur chat. La jeune femme a confié son histoire à InfoMigrants. Dans la première partie de son récit, elle raconte son voyage, de Kiev à Sofia, en Bulgarie.

Lena est une russophone de Kiev. Lorsque le bruit des premières bombes la réveillent dans la nuit du 24 février, elle ne s’imagine pas encore qu’une guerre est entrain d’éclater.

"Quand j'ai entendu les premières explosions à Kiev, j'ai pensé à un problème technique dans une usine. Mais quand le bruit s’est répété toutes les cinq minutes, j'ai compris que c’était autre chose.

À 5h du matin, il y a eu la première explosion, puis c’est devenu de plus en plus intense jusqu'à 7h du matin. Dans ma tête, ce n'était qu'un rêve. Je ne voulais pas y croire. J'ai essayé de me rendormir, mais je n'ai pas réussi. Alors j’ai commencé à regarder les informations et j'ai compris.

Lorsqu’elle allume son ordinateur, Lena voit le discours du président russe Vladimir Poutine sur YouTube, justifiant une "opération spéciale" en Ukraine pour "dénazifier" et démilitariser le pays. Puis, elle voit une vidéo du président Zelensky, qui confirme l'invasion russe dans le pays.

Lena et son fils de 10 ans se réfugient dans le sous-sol de leur immeuble, où passent les conduites d’eau chaude pour l’ensemble du bâtiment.

"Je n'aurais jamais imaginé me retrouver dans cette situation"

Quand je suis arrivée là-bas avec tous mes sacs, j'étais sous le choc. C'était très sale et il faisait très chaud. J'ai vite compris que ce n'était pas assez sécurisé et j’ai cherché un endroit plus sûr. La nuit suivante, nous nous sommes abrités dans une autre cave qui faisait office d'abri anti-bombes. Il pouvait accueillir jusqu’à 400 personnes.

J’avais évidemment déjà vu des réfugiés, des sans abris, dans la rue ou dans le métro. Et j'avais de la peine pour eux. Mais je n'aurais jamais imaginé pouvoir me retrouver moi-même dans cette situation.

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Après une première nuit passée dans l’abri anti-bombes, Lena est finalement retournée finalement dans son appartement. Elle dormait dans les couloirs de afin de rester éloignée des fenêtres. Lorsqu'une bombe s'abat près de la maison du père de son fils, Lena décide de quitter l'Ukraine, en direction de la Pologne.

J'ai réveillé mon fils à 3h30, nous avons préparé quelques affaires et j'ai appelé un taxi qui devait nous amener à la gare. Mais le taxi n'est jamais arrivé. J'ai donc attendu l'ouverture du métro, à 6h du matin. Dans la rue, c'était vraiment effrayant car on entendant les explosions. Il y avait des civils dans la rue avec des armes à feu. Toutes le stations de métro étaient fermées car elles servaient d'abri. Alors on a rebroussé chemin et on est retourné à la maison.


Plus de 5 millions de personnes ont fui l'Ukraine depuis le début de la guerre. Crédit : DW
Plus de 5 millions de personnes ont fui l'Ukraine depuis le début de la guerre. Crédit : DW


Le lendemain, j'ai reçu un appel d'une connaissance, à qui je n'avais pas parlé depuis 10 ans. Il travaillait pour une ONG et m'a proposé d'aller en Bulgarie. J'avais 10 minutes pour donner une réponse. J'avais envie de pleurer mais je me suis retenue devant mon fils.

Lena refuse d’abord la proposition, mais finit par accepter lorsque l’homme la rappelle quelques minutes plus tard.

Il m'a dit : 'Tu dois juste te rendre au consulat, et ensuite tu seras en sécurité'. J'avais peur mais j'avais un espoir. Cette fois, j'ai trouvé un taxi. En traversant la ville, les ruines et le chaos défilaient sous mes yeux. Le chauffeur s'est trompé de destination. Mais heureusement, j'ai réussi à rejoindre de justesse le consulat, les bus étaient sur le point de partir pour la Bulgarie.

"En quelques jours, je me suis retrouvée démunie"

Mais lorsque j'ai tenté de monter dans un des bus, un fonctionne m'a sommé de descendre car le passeport de mon fils était expiré. Il m'a demandé une autorisation écrite de son père. Mais c'est une guerre, je n'avais pas ce document ! Après plusieurs appels, j'ai enfin pu prendre place à bord du bus.

Le bus démarre. En sortant de Kiev, des missiles continuaient de transpercer le ciel, on entendait encore des tirs et des explosions. À l’intérieur du bus, toutes les lumières étaient éteintes, pour ne pas être une cible mouvante pour l’armée russe et se déplacer le plus discrètement possible.


Un bus d’évacuation d’Ukrainiens, le 26 février 2022. Crédit : AP
Un bus d’évacuation d’Ukrainiens, le 26 février 2022. Crédit : AP


Lors du voyage, Lena réussit à dormir profondément pour la première fois en cinq jours. Le voyage durera trois jours et demi. Les bus avance lentement, d'abord vers Odessa, au sud de l’Ukraine, puis vers la Moldavie et la Roumanie, pour enfin arriver à Sofia, la capitale bulgare.

Dans le bus, le personnel nous a distribué de la nourriture. Cela a été très dur à vivre pour moi, car en Ukraine j'étais une femme d'affaires avec une bonne situation. Mais j'avais fui dans l'urgence et je n'avais plus rien. En quelques jours, je me suis retrouvée démunie. Quand on vous donne quelque chose gratuitement, vous vous demandez comment vous avez pu en arriver là.

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Dans une station-service en Moldavie, Lena se rappelle ne pas avoir eu assez d’argent au moment de passer à la caisse. C’est grâce à l’aide d’un client moldave, qu’elle parviendra à payer ses articles.

J'ai essayé de le rembourser, de transférer l'argent sur son compte, mais il m'a dit : 'Je ne veux pas d’argent, s'il vous plaît, je n'en ai pas besoin. Vous venez d'Ukraine, vous avez besoin de manger.'

"C'est difficile de penser à l'avenir"

En Bulgarie, une famille très gentille nous a beaucoup aidés. Ils nous ont apporté des vêtements et nous ont laissé rester chez eux aussi longtemps que nécessaire pour trouver un appartement. Je n'oublierai jamais toute cette gentillesse que nous avons reçus.

Un centre d’aide bulgare leur trouve une chambre chez une famille.

Au centre, ils nous ont aidés pour tout : pour les vêtements, la nourriture. Ils ont trouvé un ordinateur pour mon fils et la chambre où on vit maintenant. Les propriétaires de l'appartement sont très gentils, c'est une famille qui a le cœur sur la main. Ils ont tout acheté pour nous, nous ont invités à dîner, à assister à des concerts de soutien à l'Ukraine et à nous intégrer dans le pays.

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Pour l'instant, Lena et son fils vivent à Sofia. Mais à terme, elle voudrait se rendre en Autriche, où elle a des amis, ou peut-être même au Canada, car elle parle anglais.

Mais c'est difficile de penser à l'avenir. Psychologiquement, c'est dur. Vous aviez des projets, et maintenant je comprends que tout peut changer à tout moment, que vos projets ne sont plus des projets.

J'ai besoin de plus de temps. Je souffre encore un peu. En ce moment, j'essaie de m’organiser du mieux que je peux, au jour le jour. Je suis incapable de penser plus loin. J'ai besoin de temps pour assimiler ce qui s'est passé avant de parvenir à une vision claire de ce que l'avenir me réserve."

*Lena est un pseudonyme pour protéger les membres de sa famille, qui se trouvent toujours à Marioupol, ainsi qu’en Russie

 

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