Au sous-sol de l'hôtel de police de Bordeaux se trouve le centre de rétention administrative, d'une capacité de 20 places. Crédit : Google maps
Au sous-sol de l'hôtel de police de Bordeaux se trouve le centre de rétention administrative, d'une capacité de 20 places. Crédit : Google maps

Après un incident survenu dimanche 17 avril, trois hommes retenus au centre de rétention administrative (CRA) de Bordeaux ont été condamnés à de la prison ferme pour "outrages et rébellion". La situation est révélatrice des tensions quotidiennes dans ce CRA, le plus petit de France. Elle s'imbrique aussi dans le schéma, de plus en plus prégnant, des aller-retours entre prison et centre de rétention pour les personnes étrangères.

Trois hommes jusqu'ici retenus au centre de rétention administrative (CRA) de Bordeaux ont été condamnés, mercredi 20 avril, à de la prison ferme. À l'origine, une "broutille : un distributeur de boissons et de confiseries vides", relate le média local Sud Ouest. Le ton est monté, et le journal évoque un "début d'émeute".

"Ils ont été condamnés pour outrage et rébellion", précise l'avocate de l'un des trois hommes, Me Delphine Meaude, "et pas pour des violences". Mais les peines sont lourdes : l'un des hommes a pris un an ferme, le deuxième six mois ferme, et son client, neuf mois ferme.

Ce dernier fera appel, nous assure l'avocate. Elle explique aussi qu'il a déposé plainte, au cours de sa garde à vue, pour des violences commises par des policiers du CRA. "Il a le pouce cassé. Et il avait l'oeil explosé, tout rouge", décrit-elle.

Sollicitée pour une interview, l'administration du CRA, "pas habilitée à communiquer sur cet événement", renvoie vers la préfecture de la Gironde. Mais celle-ci n'a pas répondu, pour l'heure, à nos demandes de précisions.

Quant à la Cimade, qui intervient dans ce CRA, elle n'était pas présente dimanche au moment de l'incident. Difficile, donc, de faire toute la lumière sur son déroulé. "Je ne sais pas exactement ce qu'il s'est passé. Mais il s'agit encore d'un dysfonctionnement au sein du CRA qui exacerbe des tensions déjà très vives au quotidien", expose Cécile Roubeix, intervenante au sein du centre pour la Cimade.

Un CRA "anxiogène"

Le CRA de Bordeaux est le plus petit de France. Et pour cause : il se situe au sous-sol de l'hôtel de police la ville. Un lieu "sans lumière naturelle, à l'exception d'une petite ouverture avec un grillage qui donne sur le parking des policiers", décrit Cécile Roubeix. En un mot : "un environnement anxiogène".

Sa capacité n'est que de 20 places, uniquement pour des hommes, mais la promiscuité y est forte selon la Cimade. On y compte cinq chambres, avec quatre lits. Depuis la crise sanitaire, la jauge maximale est ramenée à "12 retenus, avec une marge fluctuante de trois personnes", mais Cécile Roubeix assure que "dans les faits, on est souvent au-dessus de 15".

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C'était le cas le week-end de l'incident. Quinze hommes se trouvaient alors retenus au CRA, ils étaient 16 voire 17 quelques jours auparavant. Ces conditions d'enfermement ont été documentées notamment par Libération, suite à un décès survenu en mars 2021.

À la suite de ce drame et de sa relative médiatisation, "rien n'a été mis en place" pour améliorer le quotidien, regrette l'intervenante de la Cimade. Or, l'association est confrontée à "de plus en plus de personnes avec des profils psychologiques complexes, voire porteuses de problèmes psychiatriques". Un médecin généraliste est présent au sein de la structure, mais il n'existe aucun suivi psychiatrique. Seule une psychologue peut recevoir les retenus, une après-midi par semaine : "c'est très insuffisant au regard des besoins" estime Cécile Roubeix.

Une durée de rétention qui exacerbe les tensions

Malgré sa petite capacité, ce centre fonctionne à plein régime. Pas moins de 363 personnes y ont été enfermées en 2020, en majorité des Algériens et Marocains, selon le rapport annuel de la Cimade paru à l'été 2021. Un chiffre important, dû à un certain turn-over : la durée de rétention moyenne était de neuf jours en 2020, bien en-deçà de la moyenne nationale.

Mais voilà : cette durée, ici comme partout, tend à s'allonger. "On est passé de neuf jours en moyenne en 2020 à 12 en 2021", développe Cécile Roubaix. "Ces derniers mois, on a des personnes enfermées plus de 30 jours, ou 60 jours, voire même 90 jours [soit le maximum autorisé, ndlr], ce qui n'était jamais arrivé ici à Bordeaux".

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Or, deux ou trois mois dans ce sous-sol du commissariat central, "c'est très, très long". De quoi exacerber les tensions. "Les conditions de rétention incitent à l'installation d'un climat de violence", conclut Cécile Roubaix. Elles décuplent ainsi "les risques de se retrouver en prison".

Allers-retours entre prison et CRA

Au-delà de l'incident de ce week-end, l'intervenante de la Cimade évoque aussi la pénalisation des refus de test PCR, qui multiplie les incarcérations depuis les centres de rétention. La condamnation de ce mercredi s'inscrit ainsi dans un schéma d'aller-retours CRA-prison. Un schéma que l'on retrouve partout sur le territoire national, mais qui s'applique tout particulièrement à Bordeaux.

Selon le rapport annuel de la Cimade, en 2020, 40 % des personnes qui étaient enfermées au sous-sol de l'hôtel de police avaient été appréhendées dès leur sortie de prison. Il s'agissait du moyen majoritaire d'interpellation, loin devant les contrôles sur la voie publique (28 %). "Depuis plusieurs années, il est évident qu’une porosité de plus en plus assumée par l’administration existe entre la détention et la rétention" écrit la Cimade.

Concrètement, on assiste à "l’augmentation des infractions liées au séjour, la multiplication des déferrements en cours de rétention, l’augmentation constante du nombre de sortants de prison placés en rétention à leur levée d’écrou". Les sortants de prison ont ainsi représenté 39 % des personnes enfermées au CRA de Bordeaux en 2020. Un record : c'est 18 % de plus qu'en 2019. "Pendant plusieurs mois, ils ont d’ailleurs été les seuls à occuper le CRA" souligne même la Cimade.

La préfecture envisage la construction d'un nouveau centre de rétention en Gironde. Celui-ci se situerait sur le site de Bioparc, entre les communes de Mérignac et Pessac. Il rencontre depuis plusieurs mois un certain nombre d'oppositions citoyennes et associatives. Avec 140 places prévues, il s'agirait cette fois de l'un des plus grands CRA de France.

 

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