Des migrants interceptés en mer par les garde-côtes libyens (archives). Crédit : Zuhair Abusrewil
Des migrants interceptés en mer par les garde-côtes libyens (archives). Crédit : Zuhair Abusrewil

À Zouara, petite ville côtière de l’ouest de la Libye, le maire a fait de la lutte contre l’immigration illégale son principal combat. Environ 18 000 migrants vivent dans cette commune, connue pour être un lieu de départ des embarcations d’exilés vers l’Europe. Les autorités locales estiment que leur nombre est trop important et tentent par tous les moyens de les chasser de la ville.

Le maire de Zouara ne veut plus de migrants dans sa ville. Et il le fait savoir. Lors d’une réunion avec des représentants du gouvernement, à Tripoli, le 30 mars, Hafedh Ben Sassi a demandé l’aide des autorités et des instances internationales pour repousser les exilés de sa ville. "Au lieu de les aider à s’installer [à Zouara], les organisations doivent nous aider à renvoyer les migrants chez eux ou les inciter à régulariser leur situation", a-t-il exhorté. "Nous ne recevons aucune aide de notre gouvernement, et nous sommes laissés seuls pour affronter cette situation".

Zouara est connue pour être un lieu de départ des migrants vers l’Europe, via la mer Méditerranée. Environ 18 000 étrangers vivent dans la commune de 40 000 habitants. Un nombre beaucoup trop élevé pour Hafedh Ben Sassi.

Zouara, ville attractive pour les migrants

Si autant de migrants sont coincés dans cette ville côtière c’est que beaucoup d’entre eux ne parviennent pas à quitter la Libye. Les garde-côtes libyens, formés et équipés par l’Union européenne – deux nouvelles vedettes viennent d’être livrées par les Italiens – interceptent de plus en plus de canots en route vers les côtes européennes. L’agence européenne de surveillance des frontières, Frontex, apporte aussi son aide aux autorités libyennes, via des drones et des avions, en leur indiquant la position des bateaux en mer, signalent les ONG.

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Depuis le début de l’année, 4 013 personnes ont été renvoyées en Libye, selon les données de l’Organisation internationale des migrations (OIM). L’an dernier, ce sont 32 425 exilés au total qui ont connu le même sort. Un chiffre jamais enregistré, ils étaient trois fois moins en 2020.

Après avoir été interceptés en mer, les migrants sont transférés dans les prisons libyennes, tristement célèbres pour leurs conditions de vie désastreuses. Quand ils parviennent à sortir de détention, en échange d’une rançon s’élevant à plusieurs centaines d’euros, beaucoup reprennent la route vers l’ouest de la Libye, qui concentre la majorité des départs.

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Par ailleurs, Zouara est attractive pour les exilés car elle jouit d’une "bonne réputation" : les passeurs utiliseraient des embarcations en bois, moins risquées que les pneumatiques, précisent des migrants en contact avec InfoMigrants. Même si cette meilleure sécurité est toute relative. Dans les faits, toute tentative de traversée de la Méditerranée reste extrêmement dangereuse. Depuis janvier, au moins 511 personnes ont perdu la vie en Méditerranée centrale.

Raids nocturnes

Zouara se plaint donc d’être débordée par cette population, qui selon le maire est source d’insécurité. "On subit des cas d’agressions et de vols de leur part", a affirmé Hafedh Ben Sassi lors sa réunion à Tripoli.

Les migrants, eux, se disent victimes de racisme et de violences de la part des forces de l’ordre ou de la population locale. "Quand tu rentres chez toi, on peut te mettre dans un véhicule, te tabasser et t’envoyer dans le désert", expliquait un Guinéen l’an dernier, joint par InfoMigrants.

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Mi-mars, un raid nocturne a été effectué dans les appartements occupés par les exilés, dans la vieille vie de Zouara. Entre 300 et 400 personnes, dont des femmes et des enfants, ont été réveillées en pleine nuit par les forces de sécurité. Elles ont été arrêtées et envoyées dans les prisons du pays. Selon nos informations, la plupart croupissent dans les geôles d’Ain Zara, à Tripoli.

D’après une source qui préfère garder l’anonymat pour des questions de sécurité, ce genre d’opérations arrivent régulièrement, même si elles ne sont pas toujours documentées. "On s’attend à en voir d’autres de cette ampleur dans les semaines qui viennent, au vu des déclarations du maire", affirme cette même source. "Le risque de se faire arrêter est constant et inquiète les migrants qui ont extrêmement peur".

Campagne d'expulsions en 2021

L’été dernier, la municipalité de Zouara avait déjà essayé de chasser les exilés. Les autorités de la ville avaient donné 10 jours aux migrants pour régulariser leur situation, sous peine d’expulsion. Des affiches étaient apparues dans les rues fréquentées par les étrangers pour les prévenir.

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Mais la régularisation des migrants est une gageure en Libye et la plupart des personnes originaires d’Afrique subsaharienne n’ont pas l’intention de s’établir dans le pays. Quelques-uns ont bien tenté de se faire enregistrer auprès d’une administration officielle mais ils affirment en avoir été empêchés. "Des amis ont payé 100 dinars pour obtenir un rendez-vous mais ils ne l’ont jamais eu", avait à l'époque confié un migrant.

Quitter la zone n’est pas non plus une solution. Partir de Zouara sans destination précise et sans protection, c'est aussi prendre le risque d'être enlevé par des milices sur les routes du pays.

 

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