Des migrants arrivent à Douvres après avoir traversé la Manche, le 14 avril 2022. Crédit : Reuters
Des migrants arrivent à Douvres après avoir traversé la Manche, le 14 avril 2022. Crédit : Reuters

Quelques jours après la signature d'un accord entre le Royaume-Uni et le Rwanda sur l'envoi des demandeurs d'asile à Kigali, le Danemark a lui aussi repris ses discussions avec le gouvernement de Paul Kagamé, dans l'espoir de conclure le même genre de partenariat. Quelles conséquences cet accord peut-il avoir sur les États membres de l'Union européenne ? Entretien avec Camille Le Coz, chercheure au Migration Policy Institute Europe, à Bruxelles.

InfoMigrants : L’accord entre le Rwanda et le Royaume-Uni sur l'envoi des demandeurs d'asile à Kigali marque-t-il un tournant historique ?

Camille Le Coz : Cet accord est historique à deux niveaux.

Premièrement, selon ses termes, les demandeurs d’asile nouvellement arrivés au Royaume-Uni seront envoyés au Rwanda et c’est depuis ce pays qu’ils déposeront l’asile. C’est également le Rwanda qui fera une évaluation de leur dossier. Ce genre de partenariat a déjà existé dans le passé, comme avec les Etats-Unis de Trump et le Guatemala. Mais les demandeurs d’asile devaient avoir transité par le Guatemala.

Là, ce n'est pas le cas. Les demandeurs d'asile envoyés par le Royaume-Uni au Rwanda n'auront sans doute jamais transité par le pays auparavant. En cela, l'accord entre ces deux nations est tout à fait inédit.

Par ailleurs, on assiste aussi à un accord entre un pays européen et un pays africain. Le Royaume-Uni a ratifié la Convention de Genève [relative au statut de réfugié, ndlr], qui a été établi après la Seconde guerre mondiale. Voir un État signataire de cette Convention à l’origine de ce genre de décision, c’est assez fort symboliquement.

IM : Cet accord fait-il du Rwanda un sous-traitant du Royaume-Uni en matière d’asile ?

CLC : Plusieurs questions vont se poser, tout d’abord sur sa légalité. Il est possible que cet accord ne soit pas applicable.

Ensuite, si le texte entre en vigueur, que va-t-il se passer par exemple pour les Rwandais qui veulent déposer l’asile au Royaume-Uni ? Pour les personnes homosexuelles [l’homosexualité n’est pas pénalisée au Rwanda mais les personnes LGBT+ y sont victimes de discrimination, ndlr], pour ceux ayant des liens familiaux en Angleterre, pour les mineurs non accompagnés… ? Les défenseurs des étrangers vont devoir trouver des éléments permettant aux demandeurs d’asile de ne pas être ciblés par cet accord.

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Mais je ne pense pas que le Rwanda devienne un sous-traitant : il est en position de force face au Royaume-Uni. Selon les termes du partenariat, Kigali doit donner son autorisation pour chaque personne venant sur son sol. En somme, le gouvernement rwandais peut refuser certains demandeurs d’asile. Ils ont déjà dit qu’ils n’accepteraient pas les exilés possédant un casier judiciaire ou les personnes originaires de la région. C’est le Royaume-Uni qui peut être sous pression, et non l’inverse.

IM : Cet accord risque-t-il de modifier la politique d’accueil en Europe ?

CLC : Plusieurs pays comme le Danemark et l’Autriche ont manifesté leur intérêt pour ce type d’accord.

Pour le Danemark, la symbolique est forte : le fait que le Royaume-Uni ait réussi à conclure un partenariat avec un pays africain, qui plus est le Rwanda qui a une voix forte sur le continent africain, montre que c’est possible. Dans le passé, l’un des principaux obstacles était de trouver un État partenaire. C’est dorénavant le cas. Londres ouvre la voie aux autres pays et montre que ce type d’accord est possible.

Le Danemark aurait d’ailleurs repris les négociations avec Kigali. Reste à voir ce que Copenhague est prêt à offrir. Pas sûr que le pays ait autant de poids que le Royaume-Uni [pour négocier].

IM : La Commission européenne a été très critique après la signature de l’accord entre Londres et Kigali. L’UE a-t-elle une marge de manœuvre pour empêcher ces pratiques chez les États membres ?

CLC : Cet accord entraîne clairement des conséquences sur les relations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni.

Le gouvernement de Boris Johnson fait cavalier seul, alors qu’il faut une coopération étroite avec les partenaires européens pour avoir un système de migration et d‘asile qui fonctionne. Dire que cet accord va résoudre les problèmes de gestion des frontières est un raccourci. Dans la réalité, c'est plus complexe et ça demande une coopération avec ses voisins. Ça reste donc une solution à court terme.

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La marge de manœuvre de l’UE pour empêcher de telles pratiques est une vraie problématique. La réforme du système européen de l’asile (Common european asylum system) est au point mort et a fait naître des tensions importantes entre les États membres, notamment sur le principe de solidarité.

Mais la crise ukrainienne a montré que la solidarité pouvait exister en Europe. Cette dynamique va peut-être permettre de poser des jalons pour une coopération future entre les pays et la mise en place d’une politique commune.

 

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