Rama a quitté la Guinée pour Chypre il y a près de trois ans. Malgré les difficultés, elle ne désespère pas d'y construire une nouvelle vie. Crédit : Charif Bibi / InfoMigrants
Rama a quitté la Guinée pour Chypre il y a près de trois ans. Malgré les difficultés, elle ne désespère pas d'y construire une nouvelle vie. Crédit : Charif Bibi / InfoMigrants

Rama* a quitté la Guinée il y a presque trois ans, parce qu’elle craignait pour sa vie. Arrivée à Chypre pour y construire une nouvelle vie, la jeune femme de 35 ans se dit aujourd’hui déçue. En attendant le traitement de son dossier, elle espérait travailler, pour subvenir, seule, à ses besoins. Mais pour une demandeuse d’asile, trouver un emploi sur l’île relève du parcours du combattant. Témoignage.

"J’ai eu de la chance. Je ne suis restée que trois jours dans le centre d’accueil de Pournara. À ma sortie, j’ai pu obtenir des autorités un hébergement temporaire dans un hôtel, à Galata, en plein centre de Chypre. Alors une semaine après être arrivée dans le village, j’ai commencé à chercher du travail dans les alentours. À chaque fois, on me disait : 'On ne prend que les Chypriotes ou les citoyens européens, pas les demandeurs d’asile'.

À Chypre, tout demandeur d’asile est autorisé à travailler, muni d’un permis spécial appelé "Alien’s Registration Certificate (ARC)", et remis à la sortie du centre de Pournara. La loi chypriote liste en revanche les secteurs où les exilés sont autorisés à travailler, comme l’agriculture ou le tourisme.

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Après avoir échoué à trouver un travail dans la région, je me suis dit que ce serait plus facile à Nicosie. Avec les allocations que je reçois du gouvernement, je me suis acheté une carte de bus. Tous les matins, j’allais dans la capitale. J’ai sillonné tous les restaurants et les hôtels de la ville. Sans succès. À chaque fois, j’ai eu la même réponse : ‘No asylum seekers’ (‘pas de demandeurs d’asile’, en français).

Mais rester dans ce pays sans travailler, c’est difficile. Même si c’est déjà bien, on ne peut pas uniquement compter sur les allocations.

Chaque mois, les demandeurs d’asile peuvent toucher une allocation d’un montant de 261 euros (pour un homme ou une femme seule). Mais face à l’augmentation des demandes, ces indemnités arrivent parfois avec beaucoup de retard. De nombreux demandeurs d’asile peuvent rester sans ressources pendant plusieurs mois.


Rama a d'abord vécu dans le village de Galata, a cherché du travail à Nicosie puis a dû déménager à Larnaca. Crédit : Google maps
Rama a d'abord vécu dans le village de Galata, a cherché du travail à Nicosie puis a dû déménager à Larnaca. Crédit : Google maps


J’ai essayé presque un an, ça n’a pas marché. Alors j’ai déménagé à Larnaca, au bord de la mer. C’est une ville très touristique avec beaucoup de restaurants, de bars. Je me suis dit qu'il y avait plus d'opportunités pour moi. J’ai trouvé un appartement avec d’autres demandeurs d’asile et j’ai une nouvelle fois commencé mes recherches. J’ai fini par trouver un emploi dans un restaurant. Mais je ne faisais pas le service. Ma mission, c’était de nettoyer la cuisine.

Au bout de quelques jours, mon patron a commencé à me demander de le masser. Une ou deux fois, comme ça, puis plusieurs fois par jour. Une nuit, il m’a même appelé à 2h du matin pour que je vienne au restaurant. Au bout d’un mois, j'en ai eu assez, j’ai démissionné. Je n’étais pas payée pour ça ! Quand j’ai quitté mon travail, il ne m’a donné que 150 euros. Il m’en devait encore 450. J’ai protesté mais il s’en fichait. Qu’est-ce que je pouvais faire ?

"Je n’ai pas le pouvoir de contester"

Après cela, j’ai trouvé un nouveau travail, toujours à Larnaca, dans une usine qui préparait des salades. C’était le 20 janvier dernier. Il y avait des horaires de jour, pendant lesquels on coupait les feuilles en petits morceaux, et des horaires de nuit, pendant lesquels on empaquetait la nourriture dans des sachets en plastique. J’ai fait les deux, pour 3 euros de l’heure. J’ai dû attendre la toute fin du mois de février pour toucher mon premier salaire : environ 600 euros. Là encore, le compte n’y était pas. Je l’ai dit à la direction qui n'a pas réagi, mais j’ai continué à travailler là-bas.

J’ai eu tellement de mal à trouver un emploi ces deux dernières années que je ne pouvais pas partir comme ça. Je n’avais pas le choix.

L’allocation mensuelle est retirée à tout demandeur d’asile considéré comme "volontairement au chômage". Ce critère est attribué à toute personne refusant par deux fois une offre d’emploi, quelles qu’en soient les raisons (impossibilité matérielle de se rendre sur le lieu de travail par exemple, ou de faire garder ses enfants).

Et puis j’ai commencé à avoir très mal au ventre. Quand je suis allée voir le médecin, il m’a conseillé d’arrêter de travailler à l’usine. Rester debout toute la journée, ce n’est pas bon pour moi. L’année dernière, j’ai dû me faire opérer, on m’a enlevé un fibrome de l'utérus. Alors j’ai essayé de négocier avec les chefs, pour m’assoir un peu pendant les heures de travail, ou aménager mon temps de travail. Ils n’ont rien voulu savoir. Le 22 avril, je suis partie. Ils me doivent encore de l’argent, des heures travaillées non payées.

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Mais moi, en tant que demandeuse d’asile, je n’ai pas le pouvoir de contester. Ici, la plupart des employeurs nous méprisent. Et la communication est difficile, car ils ne veulent pas parler anglais, seulement le grec. Alors comment faire ? Je ne vais pas aller voir la police !

Malgré tout, je ne suis pas découragée. Je suis toujours à la recherche d’un emploi. En ce moment, je postule beaucoup vers les plages, car c’est bientôt la haute saison touristique.

C’est très dur de vivre ici, mais au moins je suis en vie. Si j’étais restée en Guinée, aujourd'hui, je serais morte". 

*Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressée.

 

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