Le corps d'un migrant échoué sur une plage de Zarzis, en Tunisie, le 12 juillet 2019. Crédit : Reuters
Le corps d'un migrant échoué sur une plage de Zarzis, en Tunisie, le 12 juillet 2019. Crédit : Reuters

Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) tire à nouveau la sonnette d’alarme. Les corps des migrants décédés en mer et récupérés sur les côtes tunisiennes sont tellement nombreux que tous ne peuvent pas bénéficier d’une inhumation décente. L’association a dénombré 276 victimes depuis le début de l’année 2022, dix fois plus qu’en 2021 à la même période.

La Tunisie ne sait plus quoi faire des corps de migrants retrouvés en mer ou qui s’échouent sur les plages. Les municipalités des villes côtières se disent débordées par le phénomène. L'association du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) a publié, mercredi 4 avril, un communiqué sur sa page Facebook appelant les autorités tunisiennes à tout mettre en œuvre pour aider les villes concernées à identifier et enterrer dignement les défunts.

"Nous avons reçu des alertes des hôpitaux de la région de Sfax [dans le sud-est, ndlr] nous disant que les morgues sont presque pleines et que les morts ne peuvent pas être enterrés car selon les municipalités, il n’y a pas assez de place dans les cimetières", explique Romdhane Ben Amor, du FTDES, joint par InfoMigrants.

L'association a dénombré, depuis le début de l’année, 276 personnes mortes en mer, en tentant de rejoindre l’Europe. En 2021, à la même époque, l’association n’en comptait que 24.

Le problème de la gestion des cadavres n'est pas nouveau

Le FTDES a lancé ce nouvel appel à prendre en charge dignement les corps des migrants décédés, originaires de pays d’Afrique subsaharienne pour la plupart, de crainte que les municipalités ne finissent par les enterrer dans des fosses communes, sans les avoir identifiés au préalable.

"Nous sommes souvent contactés par des familles et proches de disparus. On nous demande qu'elle est la procédure pour retrouver les corps mais cela n’est pas bien organisé, il n’y a pas d’organisme commun. Pour le moment, on les oriente vers les services de police mais les policiers n’ont pas les moyens et la formation pour gérer ça", déplore Romdhane Ben Amor.

"La Tunisie doit lancer un organisme public qui serait dédié à l’identification des victimes et que les familles pourraient contacter pour rechercher les corps", plaide-t-il, dénonçant une forme de discrimination envers les défunts subsahariens.

Le problème de la gestion des cadavres des migrants n'est pas nouveau. Dès 2019, FTDES s'alarmait de la prise en charge déplorable des corps. À défaut de moyens et de véhicules adaptés, ce sont généralement les camions-poubelles qui se chargent d’amener les dépouilles retrouvées sur la plage vers les morgues.

"C'est devenu une habitude, c'est à Zarzis de s'occuper des morts"

Quand à l'inhumation des corps, peu de villes acceptent d'ouvrir les portes de leurs cimetières. Les municipalités tunisiennes arguent qu'elles manquent de places et la prise en charge est très inégale d’une ville à l’autre.

À l’est de la Tunisie, tout près de la frontière libyenne, la ville de Zarzis n’a pas choisi de prendre en charge les corps des migrants décédés en mer mais la responsabilité lui est souvent confiée. "C'est devenu une habitude, c'est à Zarzis de s'occuper des morts", avait confié, amer, à InfoMigrants, en novembre dernier, le maire de la ville Mekki Larayedh.

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Et Zarzis n'accueille pas seulement les milliers de cadavres retrouvés le long de ses côtes. La ville prend aussi en charge ceux récupérés dans tout le pays. Y compris aux frontières terrestres. Fin octobre, un Africain subsaharien est mort à la lisière de l'Algérie et de la Tunisie. La région a demandé à Zarzis de s'occuper de son inhumation. "Ce n’est pas à nous de gérer les dépouilles de toute la Tunisie", avait pesté Mekki Larayedh.

Deux cimetières pour migrants à Zarzis

Si les autorités se tournent souvent vers cette petite ville de pêcheurs pour inhumer les corps des migrants, c’est qu’en 2005, la municipalité de Zarzis s’est montrée précurseur en créant pour les migrants décédés en mer le cimetière des inconnus, sur une ancienne décharge éloignée du centre-ville, dans une zone désertique. En 15 ans, au moins 500 dépouilles y ont été enterrées, même si le nombre est difficile à estimer tant le lieu a été fait à la hâte.

"Il y a quelques années, on voyait des bennes à ordures de la mairie décharger les cadavres dans des fosses communes, sans en prendre soin, comme si c'était des déchets. Les morts étaient ensuite recouverts de terre", rapportait à InfoMigrants Mongi Slim, responsable du Croissant-Rouge tunisien, en novembre dernier.

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Dès 2018, Chamesddine Marzoug, un pêcheur tunisien qui a pris en charge l’entretien du lieu, confiait que le cimetière était plein. "Il compte plus de 500 tombes, tous de migrants subsahariens non-identifiés, des hommes, des femmes et des enfants", expliquait-il à l’époque, à InfoMigrants.

En juin 2021, un second cimetière baptisé "Jardin d’Afrique" a été ouvert à Zarzis par l’artiste algérien Rachid Koraïchi.

Six mois à peine après son ouverture, le cimetière avait déjà ses capacités d'accueil. "Le Jardin d'Afrique sera bientôt plein. Que fera-t-on quand ce sera le cas ?", s'interrogeait, en novembre, le maire Mekki Larayedh. Rachid Koraïchi espère, lui, pouvoir un jour agrandir le "Jardin d’Afrique" s’il parvient à réunir les fonds nécessaires.

 

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