Photo d'un groupe de personnes qui se trouvait en avril à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Envoyée par une activiste. Crédit : Observateurs
Photo d'un groupe de personnes qui se trouvait en avril à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Envoyée par une activiste. Crédit : Observateurs

Depuis le mois de mars, plusieurs organisations humanitaires s’inquiètent de nouveaux cas de refoulement de migrants et de violences à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. En 2021, des milliers de personnes originaires d'Afghanistan, du Moyen-Orient, mais aussi d’Afrique centrale ont tenté de rejoindre l’Union européenne en entrant illégalement en Pologne. Varsovie avait alors accusé le régime de Minsk d’avoir orchestré cet afflux de migrants.

Le 19 avril, un homme originaire du Kurdistan irakien envoie à des activistes une vidéo d’appel à l’aide : "Il est quatre heures du matin. Comme vous le voyez, ils nous ont refoulés en Biélorussie, nous sommes mouillés". Il fait nuit noire et le groupe se trouve en pleine forêt. "Nous avons un bébé avec nous", précise l’homme qui filme. Il montre ses compagnons de route qui tentent de s’éclairer avec une lampe torche et d’allumer un feu pour se réchauffer.

Des messages d'alerte, le collectif d'associations Grupa Granica en a reçus près de 150 en seulement une semaine entre le 18 et le 24 avril. Selon les garde-frontières polonais, 977 tentatives de passage de la frontière ont été enregistrées en avril, et près de 4 280 depuis le début de l'année 2022.

C’est bien moins qu’en novembre dernier, lorsque entre 3 000 et 4 000 migrants s’étaient amassés en seulement quelques jours le long du tracé frontalier. Mais la politique de la Pologne, qui a lancé en janvier la construction d’un mur à la frontière, n’a pas changé : ces personnes, même demandeuses d’asile, doivent être reconduites en Biélorussie.

"Nous voyons maintenant arriver des personnes venant de pays africains"

Monika Matus, activiste au sein de Grupa Granica, s’inquiète de l’état de santé des migrants qui traversent la frontière ces dernières semaines :

"Depuis l'automne, certains vols directs vers la Biélorussie ont été suspendus. Nous voyons maintenant arriver des personnes venant de pays africains, qui se trouvaient en Russie et qui traversent la Biélorussie vers la frontière polonaise par la voie terrestre, en espérant entrer dans l'Union européenne.

De nombreuses personnes ont aussi passé l'hiver à Minsk ou Grodno, en Biélorussie, et ont attendu qu’ils fassent de nouveau un peu plus chaud. Je pense aussi que beaucoup de gens essaient de traverser ces jours-ci parce que du côté polonais, un mur est en construction à la frontière et il devrait être terminé cet été.

"Nous avons récemment eu le cas d'un jeune homme tétraplégique"

"Bien sûr, le mur n'est pas un si grand obstacle : c'est simplement une clôture en métal. Mais une fois qu'il sera équipé, comme à de nombreuses frontières européennes, avec tout le matériel technique et des solutions de surveillance, je pense qu'il sera plus difficile à franchir.

Quelques centaines de personnes sont également restées pendant l'hiver dans un ancien entrepôt transformé en abri par la Biélorussie en novembre dernier. Cet abri a fermé en mars. Les personnes qui s’y trouvaient encore étaient les plus fragiles.

Nous voyons beaucoup de familles avec des enfants, des personnes en situation de handicap, certaines avec des handicaps mentaux, ainsi que des personnes âgées. Quel que soit leur état, ces personnes sont refoulées, parfois même à plusieurs reprises, par les garde-frontières polonais. Elles sont ensuite forcées de retraverser la frontière par les soldats ou les gardes biélorusses. Nous avons récemment eu le cas d'un jeune homme tétraplégique, entièrement paralysé, qui se trouvait dans la forêt avec sa famille. Il devait être porté pour se déplacer."

Selon un rapport d’Amnesty International, le 20 mars, les autorités biélorusses auraient en effet fait sortir "près de 700 personnes, notamment des familles avec de jeunes enfants et des personnes souffrant de graves maladies et handicaps" de l'entrepôt de Bruzgi, près de la frontière polonaise. Ces personnes se sont alors retrouvées "bloquées dans la forêt", et ont été incitées à traverser la frontière par les garde-frontières biélorusses, explique l’organisation. 

Parmi les autres migrants qui se trouvaient dans ce centre en novembre et décembre 2021, beaucoup ont été renvoyés : en janvier, le ministère irakien des Affaires étrangères a ainsi annoncé le rapatriement de près de 4 000 Irakiens depuis la Biélorussie.

"L'aide humanitaire repose principalement sur les épaules des habitants de la zone frontalière"

De son côté, la Pologne a maintenu son dispositif d’état d’urgence et une zone d’exclusion de trois kilomètres tout du long de la frontière, et tient toujours à l’écart les organisations humanitaires. Selon Monika Matus, il reste donc extrêmement compliqué pour les associations de fournir une assistance :

"L’aide humanitaire repose principalement sur les épaules des habitants de la zone frontalière. Nous sommes moins de bénévoles : personne ne peut faire cela pendant des mois. Surtout quand les militants sont harcelés par la police et par les garde-frontières."

Si les activistes tentent d’alerter sur la situation de ces migrants sur les réseaux sociaux pour leur éviter un refoulement, ils savent que le sort des quelques personnes qui arrivent finalement à entrer en Pologne pour demander l’asile est extrêmement incertain. 

Amnesty international affirme que les demandeurs d'asile sont placés de façon systématique en détention, pour une durée "prolongée et indéfinie", dans des centres fermés où ils subissent des mauvais traitements et des humiliations.

"Certaines personnes sont enfermées depuis huit mois"

Sanna Figlarowicz est bénévole pour l'organisation Hope&Humanity Poland. Elle est en contact avec plusieurs personnes se trouvant dans ces centres fermés : 

"Les conditions sont différentes en fonction des centres. Mais les personnes se retrouvent comme en prison : elles ne peuvent pas avoir de téléphone portable avec un appareil photo, elles n'ont pas le droit d'avoir de lacets à leurs chaussures. Certaines sont enfermées depuis huit mois. Les gens avec qui je suis en contact ont énormément de mal à avoir accès à des avocats et certains d'entre eux ont déjà reçu un refus de leur demande d'asile. Il y a des personnes qui sont déprimées. D’autres nous demandent de leur apporter des vêtements car elles n’en ont pas assez, ou de la nourriture. Il y a également dans ces centres des personnes qui ne devraient pas être là car elles souffrent par exemple de problèmes mentaux."

Selon les garde-frontières polonais, 39 700 tentatives d'entrées illégales depuis la Biélorussie ont été comptabilisées sur l'année 2021, dont près de 17 000 sur le seul mois d’octobre. 

Depuis le début de la guerre en Ukraine le 24 février, la Pologne a été confrontée à une autre crise humanitaire à ses frontières. Selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés, plus de deux millions de réfugiés ukrainiens ont été accueillis dans le pays. 

"Nous sommes extrêmement heureux que les réfugiés d'Ukraine aient reçu un accueil aussi chaleureux", ajoute Monika Matus du Grupa Granica. Mais elle regrette une différence de traitement avec les demandeurs d’asile venus de Biélorussie qui illustre, selon elle, une tendance qui s'observe dans toute l'Europe, de n’accepter "qu'un certain type de réfugiés".

 

Et aussi