Amadou vit dans un banga, une petite maison construite en tôle, dans la banlieue de Mamoudzou, à Mayotte. Crédit : InfoMigrants
Amadou vit dans un banga, une petite maison construite en tôle, dans la banlieue de Mamoudzou, à Mayotte. Crédit : InfoMigrants

Depuis cinq mois, les équipes de la Cimade ne peuvent plus accéder à leur local à Mayotte, bloqué par un collectif citoyen hostile à leur travail d'accompagnement. Cette situation témoigne d'un climat difficile pour les associations sur place. Surtout, elle aggrave un accès aux droits déjà très fragile pour les personnes étrangères.

La Cimade vient de lancer une requête en référé contre le blocage de son local, à Mayotte, qui dure depuis cinq mois. L'audience devait avoir lieu le 10 mai. Elle a finalement été reportée au 24 mai.

L'histoire de se blocage commence le 13 décembre 2021. Ce jour-là, un groupe hostile au travail de l'association, qui se présente comme le Comité de défense des intérêts de Mayotte (CODIM), lance une occupation devant les locaux de la Cimade. Depuis, ses membres - essentiellement des femmes - empêchent l'accès au bâtiment des salariés et bénévoles.

"Des banderoles sont affichées tous les jours, et elles ont mis en place un système de ronde pour qu'il y ait toujours quelqu'un", décrit Mathilde Detrez, chargée de projet régional à Mayotte pour la Cimade. Plusieurs plaintes au pénal ont été déposées par l'association pour des pressions et des violences "verbales et psychologiques". Toutes sont en cours d'instruction. Des échanges entre la Cimade et le collectif ont également eu lieu, mais ils n'ont pas abouti à un déblocage de la situation. Cette procédure en référé est "notre dernier recours", soupire Mathilde Detrez.

Un climat de xénophobie

Le CODIM "a une position très claire : anti-étrangers, mais surtout anti-Comoriens", décrit la responsable de la Cimade. Dans la foulée du début de l'occupation, en décembre 2021, Marine Le Pen était d'ailleurs venue soutenir les manifestantes.

Le discours tenu par ce collectif trouve un certain écho au sein la population locale. "Les publics s'auto-excluent", regrette Baptiste Filloux, délégué départemental de Caritas France à Mayotte.

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Ces préjugés trouvent un terreau fertile dans "les discours des autorités préfectorales, ministérielles, étatiques" estime Mathilde Detrez. Selon elle, ces dernières présentent les populations immigrées comme "le fléau de l'île, les responsables de la délinquance et de l'insécurité. Nous condamnons ce lien qui est fait. C'est déplacer et instrumentaliser le problème. Et c'est complètement faux."

"850 dossiers en attente" d'un rendez-vous en préfecture

Depuis cinq mois, donc, la Cimade n'a plus accès à son local. Or, "nous sommes quotidiennement sollicité.es par des personnes en quête d'information et d'accompagnement", alerte l'association dans un communiqué paru dimanche. La Cimade, "c'était un peu un sanctuaire pour les personnes qui demandaient un accompagnement juridique et administratif. Désormais, nous ne sommes plus identifiables sur le territoire", déplore Mathilde Detrez. Depuis le blocage, l'association tente d'aller davantage à la rencontre des migrants : "dans le milieu scolaire, via des partenariats associatifs... Mais en pratique, ça reste compliqué", constate Mathilde Detrez.

Or, cette restriction de l'accompagnement intervient dans un contexte d'accès aux droits déjà très dégradé. D'abord, un droit dérogatoire s'applique à Mayotte, avec des conditions plus complexes que dans l'Hexagone pour obtenir la nationalité, ou des titres de séjour. De même, les conditions matérielles d'accueil (CMA) pour les demandeurs d'asile y sont plus précaires. En mars 2021, le Conseil d'État avait d'ailleurs jugé que les autorités françaises avaient porté une "atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile".

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Enfin, la préfecture y est plus que saturée. "J'ai 850 dossiers en attente depuis près de 10 mois. Et ça, c'est uniquement chez nous, au Secours catholique", s'indigne Baptiste Filloux. Pour décrocher un premier rendez-vous, l'attente est de "six mois à un an et demi", abonde Mathilde Detrez. Ici, encore plus qu'ailleurs, "la dématérialisation fait des ravages", insiste-t-elle. Dans le département le plus pauvre de France, l'accès internet est extrêmement limité pour beaucoup de gens, en particulier les primo-arrivants.

Une "volonté politique de ne pas nous défendre"

Les déplacements pour se faire accompagner, juridiquement ou administrativement, sont également rendus risqués par des contrôles policiers réguliers, souligne la responsable de la Cimade. "On expulse 80 à 100 personnes par jour depuis le CRA [centre de rétention administrative, ndlr] de Mayotte", rappelle-t-elle. "La durée moyenne de rétention y est de 17 heures, ce qui laisse peu de temps aux personnes pour faire valoir leurs droits". En 2021, selon le rapport national sur la rétention élaboré par plusieurs ONG, 42 353 personnes ont été privées de liberté, dont plus de la moitié, soit 26 485, dans le seul CRA de Mayotte.

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Henry Masson, le président de la Cimade, était en déplacement en mars pour rétablir l'accès au local de l'association, et soutenir ses équipes. Une rencontre avait alors été organisée avec le préfet de Mayotte. Mais celui-ci "a indiqué qu'il ne nous protégerait pas, et qu'il ne ferait pas appel à la force publique. Parce que selon lui, le trouble à l'ordre public serait supérieur s'il y a une intervention", raconte Mathilde. "C'est une volonté politique de ne pas nous défendre", juge-t-elle.

Mais pour quelle raison ? "Ils craignent sans doute que la population ne voit, dans la défense de la Cimade, une défense des personnes étrangères... Et ce n'est pas leur but politique affiché", conclut-elle.

 

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