Des gendarmes démantèlent un campement de migrants à Calais, en octobre 2019. Crédit : Mehdi Chebil pour InfoMigrants
Des gendarmes démantèlent un campement de migrants à Calais, en octobre 2019. Crédit : Mehdi Chebil pour InfoMigrants

Mercredi 11 mai, le corps d'un Soudanais de 27 ans a été retrouvé pendu à l'arrière d'un camion, à Calais. Hassan était arrivé dans le nord de la France il y a deux mois dans l'espoir de passer en Angleterre. Ses amis décrivent un jeune homme discret, mais déprimé. Il avait essuyé plusieurs refus d'asile par trois pays européens.

"Je n'arrive pas à croire que Hassan s'est suicidé. Quelle tragédie". Aladdin, un jeune Soudanais d'une vingtaine d'année peine à réaliser la disparition de son ami avant-hier, mercredi 11 mai.

Ce jour-là, le corps d'un migrant a été retrouvé ce jour-là dans un camion à Calais, ont confirmé les autorités françaises. La victime s'est pendue à la sangle de la remorque du véhicule. Le procureur de la République de Boulogne-sur-Mer affirme que le défunt serait "à priori érythréen". Aladdin assure lui qu'Hassan était Soudanais, originaire d'une région à l'est de Khartoum. Il avait 27 ans.

Il y a moins d'un mois, l’équipe d’InfoMigrants s’était rendue à Calais et avait rencontré Aladdin, dans un campement baptisé Old Lidl. Un camp situé à quelques centaines de mètres de l’autoroute où les camions de marchandises passent et sur lesquels les migrants tentent de grimper dans l’espoir de s’y cacher et de rejoindre l’Angleterre.

C’est sur cette route symbolisant l'opportunité d'une nouvelle vie que le corps d’Hassan a été découvert.

"Je me suis approché du camion et j'ai trouvé Hassan sans vie"

Ibrahim, un autre ami d'Hassan, lui aussi de nationalité soudanaise, est encore sous le choc. "J'étais dans le camp quand j'ai entendu des rumeurs, on parlait d’un corps retrouvé dans un camion. Il y avait une atmosphère de peur ici", se rappelle-t-il.


Aladdin, l'ami d'Hassan à Calais, en avril 2022. Crédit : InfoMigrants
Aladdin, l'ami d'Hassan à Calais, en avril 2022. Crédit : InfoMigrants


"Je sais que ce sont des personnes qui vivaient dans le camp qui l'ont découvert par hasard. Ils ont pris une photo du corps et ils sont revenus pour nous informer". Ibrahim a reconnu son ami. "Je me suis précipité sur les lieux avec d’autres Soudanais. Nous étions environ 30 personnes. Je me suis approché du camion et j'ai trouvé Hassan sans vie. Je ne peux pas décrire le sentiment que j'ai ressenti. Ce fut terrible."

Quand la police est arrivée, "les gens criaient et pleuraient", raconte encore Ibrahim. "Je ne sais pas quoi vous dire de plus. C’est tellement choquant". Le jeune homme n’en ait pas à son premier drame. Au mois de février, il avait déjà été témoin de la mort d’un autre Soudanais, percuté par un train. "J’ai déjà vu deux morts ici. Mon cœur s’est endurci".

Aladdin, lui, n’était pas à Calais le jour du suicide d’Hassan. "Je n'arrivais pas à y croire. Je n’arrive pas à réaliser ce qu’il s’est passé. J'ai appelé trois personnes différentes pour m'assurer que c’était vrai", ajoute le jeune homme de 25 ans, d'une voix étouffée.

Hassan était "très fatigué", il "ne parlait pas beaucoup"

Selon ses amis, Hassan était "très fatigué" ces derniers jours. Épuisé par l’exil, les conditions de vie à Calais, il pensait retourner au Soudan. Il était arrivé en Europe en 2015 et avait demandé l’asile en Allemagne, en France et en Suisse. "Les trois pays ont refusé de lui accorder une protection", raconte Aladdin. L’Angleterre représentait sa dernière chance. "Mais il a dû perdre espoir…"

La victime vivait à Calais depuis environ deux mois. "Il ne parlait pas beaucoup et il n’est pas très sociable. Peut-être que les dernières nouvelles disant que le Royaume-Uni prévoit d’envoyer les migrants comme nous au Rwanda n'a fait qu'ajouter à son désespoir", ajoute Aladdin.

>> À (re)lire : "Si on va au Rwanda, on va y rester pour toujours ?" : à Calais, les migrants en plein doute après l'accord entre Londres et Kigali

Le gouvernement de Boris Johnson a signé un accord de 144 millions d’euros avec le Rwanda pour que Kigali accueille sur son sol des migrants de diverses nationalités arrivant au Royaume-Uni. L’annonce a été faite par le pays africain, jeudi 14 avril, à l'occasion d'une visite de la ministre anglaise de l'Intérieur, Priti Patel.

"J’ai peur que d’autres personnes décident aussi de se suicider", continue Aladdin. "Des années de nos vies sont gâchées en Europe, alors qu’on est là, simplement à la recherche d'une opportunité de vivre en paix".

Retrouver la famille d'Hassan sur les réseaux sociaux

Aladdin, Ibrahim et d’autres Soudanais essayent aujourd’hui de retrouver la famille de Hassan sur les réseaux sociaux pour les informer du drame. "Nous avons posté des photos de lui sur des groupes Facebook afin que nous puissions trouver quelqu'un qui connaît ses proches", explique Aladdin.

Avant le suicide de son ami, Aladdin pensait lui aussi à rentrer au Soudan. "Il est très difficile d'obtenir l'asile ici à cause de Dublin [le règlement Dublin qui régit l'asile en Europe, ndlr]. Nous avons nos empreintes digitales enregistrées en Italie. Je ne sais pas ce que je vais faire. Retourner au Soudan ce n'est pas une option. Mais nous n’avons pas beaucoup de choix".

Ibrahim, lui, ne veut pas baisser les bras. "Les gens dans le camp sont dévastés par la disparition d’Hassan mais je ne perdrai pas espoir. Je serai patient et j'essaierai d'aller en Angleterre. Je n'ai pas peur".

Démantèlement de campements et "mise à l'abri" de 350 personnes

Environ 1 500 migrants vivent actuellement dans des camps à Calais, en espérant rejoindre l'Angleterre. Les conditions sont extrêmement difficiles et leurs lieux de vie sont démantelés toutes les 36 ou 48h, selon les associations. Ce vendredi matin, les forces de l'ordre ont évacué environ 350 exilés installés dans différents campements dans le Calaisis.

L'évacuation s'est déroulée après la délivrance d'une ordonnance d'expulsion par le tribunal judiciaire de Boulogne sur-Mer, saisi par le propriétaire des terrains. L'un des campements évacués est "Old Lidl", celui où vivaient Hassan, Aladdin et Ibrahim.

>> À (re)lire : À Calais, l’État ne tient pas ses promesses faites sur les évacuations de camps de migrants

"Depuis plusieurs semaines, plus de 350 personnes s'étaient installées illégalement dans de nombreux campements sur le secteur de la Turquerie, espace naturel situé sur les communes de Calais et de Marck", a écrit la préfecture du Pas-de-Calais dans un communiqué, pointant des problèmes de tranquillité, de sécurité publique et de salubrité.

Selon la préfecture, "une proposition de mise à l'abri a été faite à l'ensemble des migrants présents sur ces campements et des interprètes étaient sur place". Les migrants qui ont accepté cette proposition ont été "orientés vers les structures d'hébergement" du département.

Le collectif Human Rights Observers (HRO), qui documente ces expulsions sur le littoral nord de la France, a à l'inverse dénoncé auprès de l'AFP des "mises à l'abri forcées". D'après les militants, 127 expulsions de lieux de vie informels ont eu lieu à Calais pour le seul mois d'avril. HRO a également comptabilisé la saisie d'au moins 219 tentes et bâches. 

 

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