L'allaitement maternel est l'option la plus sûre lorsque les conditions sanitaires sont mauvaises, comme dans un camp de réfugiés. Crédit : Ignacio Pereyra
L'allaitement maternel est l'option la plus sûre lorsque les conditions sanitaires sont mauvaises, comme dans un camp de réfugiés. Crédit : Ignacio Pereyra

Manque de soutien, d’informations et difficultés à produire du lait maternel : dans la camp de Mavrovouni sur l'île grecque de Lesbos, des ONG tentent d’aider de jeunes mères qui le souhaitent à allaiter leurs nouveau-nés.

Nazila* est arrivée avec son mari et ses trois filles à Lesbos en 2019. La famille a fui l’Afghanistan face à la montée en puissance des Taliban, avant que ces derniers ne finissent par reprendre le pouvoir en août 2021.

Sur l’île grecque devenue l’une des principales destinations pour les demandeurs d’asile d'Afghanistan et de Syrie, la famille trouve d’abord refuge dans le camp de Moria. Après l'incendie du site en septembre 2020, Nazila et ses proches ont alors été transférés dans le camp de Mavrovouni, non loin de Moria. Le site se trouve au bord de l'eau et est constamment balayé par le vent.

Mavrovouni ne devait être qu’une solution temporaire. Mais face à l’opposition de la population locale à la construction d’un nouveau camp, le lieu est devenu permanent. Peu à peu, les plus de 2 000 résidants ont quitté leurs tentes pour être notamment hébergés dans des conteneurs.

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Des conditions de vie qui ne facilitent pas le quotidien des jeunes mères et leurs nouveau-nés, selon Nazila. "Ce n'est pas mieux que Moria, les choses sont pareilles. Vous espérez avoir une vie normale, mais ce n'est pas le cas", explique la jeune femme, qui prend des antidépresseurs.

Nazila n'a aucune idée de la durée de son séjour dans le camp. Les demandes d’asile de sa famille ont déjà été refusées à plusieurs reprises et elle n'a pas suffisamment d’argent pour financer une nouvelle procédure de demande. "Mon plus grand espoir est de partir", dit-elle.

Elle reconnait cependant quelques améliorations par rapport au camp de Moria : les toilettes sont plus propres et plus nombreuses, les déchets ne s'amoncellent plus à proximité des habitations, les altercations la nuit sont moins fréquentes en raison de la surveillance du site, les résident peuvent sortir tous les jours (sauf le dimanche) entre 8h et 20h.


Manal, originaire de Syrie, et son bébé de six mois. Crédit : Ignacio Pereyra
Manal, originaire de Syrie, et son bébé de six mois. Crédit : Ignacio Pereyra


Manque d'équipements sanitaires

En décembre dernier, Nazila a donné naissance par césarienne à son quatrième enfant, un garçon, dans un l'hôpital de Lesbos. De retour au camp, elle demande aux autorités d'installer des toilettes près du conteneur dans lequel elle vit. Mais sa requête est refusée. Depuis son accouchement, la jeune mère est donc obligée de marcher les 150 mètres qui séparent son habitation des sanitaires les plus proches.

Celle qui n'a allaité aucune de ses trois filles nées en Afghanistan, se retrouve contrainte de le faire pour son nouveau-né. En effet, les coupures d'électricité à répétition pendant de longues périodes - parfois une grande partie de la journée - empêchent de faire bouillir de l'eau nécessaire au biberon. En plus, le camp n’offre pas d’eau courante sauf dans les salles de bain communes.

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Si l'allaitement n'est pas pratiqué par beaucoup de femmes dans le monde, les sages-femmes le recommandent vivement, notamment pour celles vivant dans les camps. "Le lait maternel fournit aux bébés une nourriture sûre ainsi qu'une protection contre les infections", explique Karleen Gribble, professeure à l'école d'infirmières et de sages-femmes de l'université de Western Sydney, en Australie, et spécialiste de l'alimentation des nourrissons dans les situations d'urgence. "Dans les situations d'urgence où les conditions sanitaires sont mauvaises et où l’on manque de soins de santé, le risque auquel sont exposés les nourrissons qui dépendent des préparations de lait infantile est encore plus élevé."

Selon les études, seule une femme migrante sur quatre pratique l'allaitement exclusif pendant les six premiers mois du bébé, alors que la moyenne mondiale est de 44 %. Dans les camps de migrants, les mères manquent de soutien et les dons et prescription médicales facilitent l'accès au lait infantile. De plus, certaines ne produisent pas de lait, en raison du stress et de leurs conditions de vie extrêmement précaires.

Une ONG aide les femmes souhaitant allaiter

MAM Beyond Borders, une petite ONG italienne, tente d'aider les femmes du camp de Lesbos qui le souhaitent à allaiter. Un coordinateur et une sage-femme bénévole rendent des visites individuelles aux femmes enceintes et aux jeunes mères vivant à Mavrovouni.

L’organisation propose des cours prénataux, ainsi que des séances d’information sur l’accouchement, le sevrage de l’allaitement et la santé sexuelle. L’ONG sensibilise également sur les moyens de contraception.


Depuis qu’elle a arrêté d’allaiter, Manal rencontre des difficultés à accéder à une nourriture équilibrée et saine pour son bébé. Crédit : Ignacio Pereyra
Depuis qu’elle a arrêté d’allaiter, Manal rencontre des difficultés à accéder à une nourriture équilibrée et saine pour son bébé. Crédit : Ignacio Pereyra


Nazila a réussi à allaiter pour la toute première fois avec l'assistance de la sage-femme de MAM Beyond Borders. L’ONG a également aidé Manal, une femme originaire de Syrie, lorsqu’elle est devenue mère pour la troisième fois à Lesbos. Elle n’avait jamais allaité auparavant. Elle était trop jeune à la naissance de son premier enfant, explique-t-elle. Et lorsqu’elle a accouché du deuxième, elle venait de fuir la Syrie et se trouvait en Turquie.

Son troisième enfant, Nina, a aujourd’hui six mois. Manal a suivi des cours prénataux et est parvenue à l’allaiter pendant les deux premiers mois.

Difficile accès à une nourriture saine et équilibrée

L'autre difficulté à laquelle sont confrontés les jeunes parents est l'accès à une nourriture saine et équilibrée pour eux mais surtout pour leurs enfants. Dans le camp de Mavrovouni, qui est géré par les autorités grecques avec le soutien financier de l'Union européenne, les résidents doivent faire la queue tous les jours pour recevoir des plats cuisinés, généralement constitués de riz, de poulet et d'un peu de pain.

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Une ONG distribue également des colis alimentaires spécialement destinés aux femmes enceintes et aux bébés de moins d’un an, comportant des légumes supplémentaires, nécessaires à la diversification alimentaire des jeunes enfants.

"Lorsque un enfant a un an, ce n’est pas le moment d’arrêter de lui donner des aliments spécifiques. C’est justement le moment ou les enfants doivent être initiés à une variété de nouveaux aliments sains", explique Judith Bieber. "À chaque fois que nous approchons du sevrage, le problème est que les mères n'ont pas accès au lait de vache ou aux légumes. Les enfants d'un an reçoivent alors uniquement des biscuits, du jus d'orange sucré, du pain et des nouilles."

*Le prénom a été modifié.

 

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