Un migrant dans un tente près de Velika Kladusa, en Bosnie (archives). Crédit : Picture alliance
Un migrant dans un tente près de Velika Kladusa, en Bosnie (archives). Crédit : Picture alliance

Pierre a tenté quatre fois d'entrer en Croatie via la Bosnie voisine. À chaque fois, les policiers croates l'interceptent, lui prennent son argent et son téléphone, et le renvoient côté bosnien. Le Congolais d'une vingtaine d'années, qui a fui son pays en raison de son homosexualité, ne peut jamais déposer l'asile, malgré ses demandes répétées. Témoignage.

Pierre* est originaire de Kinshasa, en République démocratique du Congo (RDC). Ce jeune homme d’une vingtaine d’années a fui son pays en raison de son orientation sexuelle. Quand sa famille a appris son homosexualité, et sa séropositivité, il a été chassé de la maison.

Sa mère l’a aidé à lui payer un billet d’avion pour la Turquie. Pierre a ensuite rejoint la Grèce, où il y a passé trois ans. Mais la lenteur du traitement de son dossier d’asile, le manque de perspective, et le racisme qu’il dit avoir subi dans le pays le pousse à reprendre la route vers l’Europe de l’Ouest.

Lorsque Pierre contacte la rédaction d’InfoMigrants en mai, il se trouve bloqué dans le nord de la Bosnie. À quatre reprises, le Congolais a essayé d’entrer en Croatie, mais il a, à chaque fois, été refoulé sans avoir pu déposer l’asile.

"Ma dernière tentative remonte à quelques semaines. Nous étions un groupe de huit personnes originaires d’Afrique, dont deux femmes et deux enfants.

On a quitté le village bosnien de Velika Kledusa en direction de la Croatie.

Velika Kledusa n'est qu'à quelques kilomètres de la frontière croate. Des dizaines de migrants y survivent dans la forêt, sous des tentes ou dans des maisons abandonnées, dans l'attente de passer en Union européenne.

Pendant cinq jours, on a marché dans la forêt. On a mis autant de temps car on ne connaissait pas bien la route et parce qu’il fallait faire de nombreuses pauses en raison des jeunes enfants. On marchait la journée et on dormait la nuit pour éviter de se faire repérer par la police.

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Pendant toute cette période, on mangeait uniquement des biscuits. On trouvait de l’eau dans les sources de la forêt que nous traversions. Le dernier jour, nous n’avions plus rien pour nous nourrir, on a donc été obligés de jeûner.

On était extrêmement fatigués. Les enfants ne tenaient plus debout, et les femmes avaient aussi beaucoup de mal à avancer.

"Les habitants avaient peur de nous aider"

On est finalement arrivés dans un petit village croate au petit matin. On a demandé à un fermier que nous avons croisé si nous étions bien en Croatie, car on ne savait pas exactement où on était.

On a rallumé nos téléphones et l’un d’eux avait du réseau. On a trouvé le numéro de l’OIM [Organisation internationale des migrations, ndlr] sur Internet. Au téléphone, ils nous ont dit qu’ils ne pouvaient pas nous aider mais qu’ils allaient informer la police de notre présence. On leur a bien spécifié qu’on voulait déposer l’asile.

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On a aussi appelé le 112 [numéro d’urgence au sein de l’Union européenne, ndlr]. Ils nous ont dit qu’ils allaient venir nous chercher. On a attendu de 9h à 21h mais personne n’est jamais venu.

Nous n’avions plus rien à boire, ni à manger. Les habitants avaient peur de nous aider. Seule une personne a accepté de nous donner de l’eau.

Le soir, on n’avait plus d’espoir de voir arriver les secours donc on a repris la marche. Les hommes portaient les enfants car ils étaient exténués et n’arrivaient plus à avancer.

"Allez-y, la Bosnie est par là-bas"

C’est à ce moment-là que la police est venue à notre rencontre. Ils nous ont fouillés, en pleine milieu de la route. Ils ont commencé par les femmes. C’était très gênant car elles avaient le torse nu devant nous, et la policière a mis la main à l’intérieur de leurs culottes pour vérifier qu’elles ne cachaient rien. Après, c’était au tour des hommes.

Les policiers nous ont confisqués nos téléphones et ont pris notre argent. Puis, ils nous ont mis dans un van et nous ont renvoyés vers la frontière bosnienne.

Arrivés dans la zone, ils nous ont lancé : ‘Allez-y, la Bosnie est là-bas’. Ils braquaient les lampes torches vers nous et leur chien nous menaçaient.

On a dormi dans la forêt, on ne pouvait plus marcher et on avait toujours rien dans le ventre. C’était très dur. Le lendemain matin, on a vu un village et un couple de vieillards nous ont indiqué la direction vers Velika Kledusa. Ce sont les premières personnes sur la route qui nous ont donnés à manger et à boire.

La police bosnienne nous a finalement trouvés et l’OIM est venue nous chercher pour nous ramener au centre.

"On ne quitte pas son pays par plaisir"

J’ai essayé quatre fois d’entrer en Croatie. À chaque fois, c’est la même chose : les policiers te prennent toutes tes affaires et te renvoient vers la Bosnie, sans possibilité de demander l'asile.

C’est même déjà arrivé que je me fasse refouler par les policiers croates alors que j’étais près de la Slovénie, donc bien plus au nord.

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Le problème est que je suis séropositif et je dois prendre des médicaments tous les jours. Mais quand les Croates les trouvent, ils les jettent par terre. Il me reste quelques comprimés mais au lieu d’en prendre un par jour, j’en avale seulement un tous les trois jours. Je n’en ai plus suffisamment, il faut que j’économise.

Je ne peux pas dire autour de moi que je suis homosexuel, sinon je serais encore plus seul.

Et je n’ai pas le choix, je dois trouver un refuge dans un pays européen. En Bosnie, les autorités veulent nous aider mais ils n’ont pas les moyens de le faire.

Mon quotidien me rend triste. Je vis démuni dans une forêt près de Velika Kledusa, alors que j'avais une vie confortable en RDC. Il faut que les gens comprennent qu’on ne quitte pas son pays par plaisir. Je ne suis pas un voleur, je ne veux pas les problèmes, je cherche juste la paix.

Sur la route, ceux qui doivent nous protéger [la police, ndlr] nous pillent, nous violentent. La torture n’est pas que physique, elle peut aussi être morale. Tout cela est déprimant."

*Le prénom a été modifié pour des questions de sécurité.

 

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