Ahmed Qatib dit travailler au noir dans des champs, dans la région de San Remo. Crédit : DR
Ahmed Qatib dit travailler au noir dans des champs, dans la région de San Remo. Crédit : DR

Ahmed Qatib, un migrant marocain de 33 ans, se trouve bloqué en Italie depuis quatre mois. La frontière avec la France est infranchissable. À court d'option, il dort à la rue dans la région frontalière de Vintimille et travaille au noir pour des exploitants agricoles qui le paient une misère. Témoignage.

À 33 ans, Ahmed Qatib est un habitué des renoncements. Il a d'abord renoncé à son pays, le Maroc, où cet athée originaire de Beni Mellal dit avoir connu "trop de problèmes avec les islamistes". Proche du Mouvement du 20-février, soulèvement populaire qui a secoué la société marocaine en 2011 dans le sillage des Printemps arabes, Ahmed Qatib s'était engagé comme militant en faveur des libertés individuelles dans son pays. Mais, plusieurs années après, son engagement et son athéisme lui ont valu d'être "discriminé", dit-il. Il est alors parti en Algérie, puis en Libye, où il a été envoyé en centre de détention, et enfin a rejoint l'Italie en canot.

Le but d'Ahmed Qatib était l'Allemagne, un pays loin des fondamentalismes religieux, estime-t-il, où il souhaitait étudier l'économie. Mais, bloqué en Italie, le trentenaire s'est résolu une fois de plus à changer ses plans et à se réinventer. Témoignage. 

"Je suis arrivé à Vintimille [à la frontière avec la France, ndlr] au mois de février, il y a cinq mois. J'ai tout de suite voulu passer en France pour rejoindre l'Allemagne. J'ai essayé six fois, je n'ai jamais réussi. 

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La première fois, en février, j'ai traversé à pied mais j'ai été arrêté à Menton [première ville côté français, ndlr]. La deuxième fois, j'ai pris un train. La troisième fois, j'ai tenté le Pas de la mort [sentier extrêmement périlleux entre l'Italie et la France, en contrebas duquel un migrant africain a été retrouvé mort en novembre dernier, ndlr]. Puis j'ai à nouveau tenté plusieurs fois en train. Lors de ma sixième et dernière tentative, j'ai été arrêté par les autorités françaises alors que je marchais dans la forêt, près de la ville de Latte.

À chaque fois que j'ai été arrêté, les autorités françaises ont été méchantes. Les policiers nous traitent mal. Parfois tu entends des insultes. Ils nous poussent dans les voitures, ils nous poussent dans des pièces où on dort sans couverture.

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J'ai compris que j'allais prendre mon temps, alors j'ai décidé de demander l'asile en Italie. Je suis obligé, ce n'est pas une question de choix.

"J'ai trouvé un trou dans le pilier d'un pont près d'une rivière"

À Vintimille, je mange grâce au collectif Progetto 20K [une association qui vient en aide aux migrants dans la région, ndlr]. Ils aident aussi les migrants à trouver des vêtements, à prendre une douche, à prendre des médicaments si besoin.

Tous les migrants bloqués comme moi vivent sous les ponts à Vintimille. Il y a des Soudanais, des Égyptiens, des Tunisiens, des Algériens, des Marocains, des Mauritaniens, des Tchadiens, des Maliens... Tout le monde aide tout le monde. Tu peux donner une couverture à quelqu'un qui vient d'arriver ou donner quelque chose à manger. C'est ce que je fais.


Vue sur la ville de Vintimille depuis le dessous d'un pont. Crédit : InfoMigrants
Vue sur la ville de Vintimille depuis le dessous d'un pont. Crédit : InfoMigrants


Pour dormir, j'ai trouvé un trou dans le pilier d'un pont près d'une rivière, à la sortie de la ville. C'est à côté d'une autoroute. C'est mon endroit.

Après près de deux ans sans aucune option d'hébergement, les autorités de Vintimille viennent d'annoncer l'ouverture de deux structures pour les migrants, nombreux dans la région. Un centre d'identification et une structure d'accueil provisoire devraient voir le jour avant l'été. Ahmed Qatib n'en a pas entendu parler.

"Mon poids diminue mois après mois"

Depuis un mois, j'ai trouvé un travail au noir dans la région de San Remo. Ce n'est pas loin de Vintimille, j'y vais en train. Je travaille dans les champs, pour des propriétaires italiens, toujours différents. On change d'endroit tout le temps. Il n'y a que des migrants sans-papiers qui travaillent là. En ce moment je travaille sur un terrain où il y a une maison abandonnée. Ceux qui nous paient nous cachent là pendant nos pauses pendant la journée, pour ne pas qu'on se fasse repérer.

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La maison abandonnée dans laquelle Ahmed et ses compagnons de travail sont cachés durant leur pause de la journée. Crédit : DR
La maison abandonnée dans laquelle Ahmed et ses compagnons de travail sont cachés durant leur pause de la journée. Crédit : DR


Je gagne 30 euros par jour pour 10 heures de travail. Il y a beaucoup de souffrance, c'est difficile. Il faut beaucoup travailler pour garder sa place.

J'ai des traces de blessures sur ma peau, et mon poids diminue mois après mois. Je pèse 50 kg, pour 1m74. J'ai perdu 12 kg ces trois derniers mois à cause du travail et de ma situation."

 

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