Une opération de secours d'une embarcation de migrants dans la Manche, en avril 2022. Image d'illustration. Crédit : Twiter @Premar
Une opération de secours d'une embarcation de migrants dans la Manche, en avril 2022. Image d'illustration. Crédit : Twiter @Premar

Alors que les traversées de la Manche depuis le littoral nord de la France ne cessent d'augmenter, InfoMigrants a donné la parole à la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord. Selon elle, ces traversées ne sont plus le fruit de tentatives improvisées mais de filières bien organisées. Ce qui complique leur interception.

Les traversées de l'étroit couloir de mer entre la France et l'Angleterre sont en constante augmentation depuis 2018. L'année dernière, plus de 28 500 personnes ont rejoint les côtes anglaises à bord de petites embarcations contre 8 466 en 2020, 1 843 en 2019 et 299 en 2018, selon le ministère britannique de l'Intérieur.

Dans les même temps, les drames se sont enchaînés. Le 14 janvier, un jeune exilé est mort en tentant de traverser la Manche. Le canot dans lequel il avait pris place avec 32 autres personnes avait pris l'eau, piégé par la marée. Deux mois plus tôt, le 24 novembre 2021, 27 migrants se sont noyés dans la Manche au large de Calais.

InfoMigrants a donné la parole à Véronique Magnin, porte-parole de la préfecture de la Manche et de la mer du Nord.

InfoMigrants : Depuis le début de l’année 2022 quels sont les derniers chiffres liés à des traversées de la Manche ? Combien de personnes ont réussi à traverser et combien ont été secourus ? 

Véronique Magnin (porte-parole) : Les chiffres évoluent très rapidement car il y a des traversées quasiment tous les jours. Depuis le début de l'année, nous avons comptabilisé 320 tentatives de traversées et 11 000 personnes qui ont réussi de passer. C'est presque le double du nombre de traversées sur la même période il y a deux ans. Aujourd'hui même [mercredi 1er juin], il y a des opérations en cours, ce qui montre que les chiffres évoluent quotidiennement. 

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IM : En comparaison avec la même période en 2021, quelle sont les principales évolutions dans ces traversées ? 

V.M : On remarque que désormais, on a affaire à des traversées qui sont très organisées avec des bateaux similaires les uns aux autres. On a maintenant très peu d'embarcations improvisées. Ce que l'on voit le plus souvent maintenant, ce sont des embarcations semi-rigides qui peuvent contenir entre 20 et 40 personnes.

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Depuis la fin 2021 et début 2022, nous constatons une augmentation continue des traversées. C'est pourquoi nous essayons d'adapter nos dispositifs de sauvetage pour aider ces gens qui prennent de plus en plus des risques. 

Il existe différentes méthodes de traversée. Lors d'un reportage d'InfoMigrants à Wimereux, dans le Nord, le maire de la ville, Jean-Luc Dubaele, a expliqué le modus operandi des filières sur ses plages : "Les passeurs donnent rendez-vous aux migrants dans les dunes [juste derrière les plages]." Tout cela se passe généralement la nuit. "Ils leur envoient des coordonnées GPS [...] où ils ont déposé des colis [les canots en kit, ndlr] et les migrants les récupèrent. Ensuite, les exilés attendent le meilleur moment. Puis, ils sortent par surprise des dunes, et ils courent à plusieurs" en portant à bout de bras un zodiac et un moteur - qui avoisine souvent les 500 kilos.


Un bateau des garde-côtes français dans La Manche. Crédit : PREMAR Manche / Twitter
Un bateau des garde-côtes français dans La Manche. Crédit : PREMAR Manche / Twitter


IM : Que deviennent les migrants qui sont secourus en mer, une fois qu’ils sont accompagnés jusqu’au port et remis aux autorités de la Police aux frontières ? 

V.M : Pour la partie mer, ce sont les autorités de la préfecture maritime qui ont la compétence des décisions. Mais une fois que les personnes arrivent à terre, c’est la préfecture du département qui prend le relais, soit en leur proposant des solutions d’hébergements, soit en les orientant vers d’autres centres prévus. 

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Il arrive souvent que les personnes libérées après les procédures de contrôles dans les ports retentent leur chance dans la Manche. D’autant plus que dans la partie maritime où les opérations de sauvetage ont lieu, il n’y a pas de contrôle d’identité. 

Il est difficilement envisageable de mettre des barbelés le long des 200 km de littoral. 

IM : Dans une vidéo diffusée par l’AFP le 31 mai, un groupe d'une dizaine de migrants, dont des enfants, prend la mer. La scène se passe à l’aube vers Gravelines sans aucune présence policière. L’AFP indique même qu'une dizaine d’embarcations transportant plusieurs centaines de migrants ont quitté les côtes la même nuit. Peut-on parler d’une défaillance de contrôle sur le littoral ? 

V.M : Tout d’abord, il faut rappeler que le dispositif à terre dépend de la responsabilité de la préfecture de département. Pour la partie maritime, il est évident que nous ne pouvons pas mettre un bateau patrouilleur derrière chaque embarcation. Comme souvent, nous devons assister à plusieurs opérations par jour. Il nous faut prioriser ceux qui ont plus besoin d’aide et d’assistance. Ce sont les embarcations surchargées avec des enfants en bas âge que nous accompagnons en priorité. 

Il faut aussi souligner que sur la partie littorale, il y a plus de 200 km de côtes à surveiller. On pourrait peut-être améliorer les moyens à terre, mais il est difficilement envisageable de mettre un cordon complètement hermétique ou des barbelés tout autour du littoral. 

Les gouvernements britannique et français ont multiplié ces derniers mois les annonces destinées à mettre un terme aux arrivées de migrants en Angleterre. Outre l'accord migratoire avec Kigali, le gouvernement de Boris Johnson a notamment fait voter une loi sur l’asile dans le pays qui durcit considérablement l’accueil des demandeurs d’asile. Côté français, Paris déploie également d’importants moyens techniques (clôtures, drones, caméras thermiques…) et humains (multiplication de patrouilles) à Calais, Wimereux, Grande-Synthe, Sangatte pour freiner les départs.

 

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