Un groupe de 28 migrants, dont huit enfants, est bloqué depuis trois jours sur un îlot du fleuve Evros, marquant la frontière entre la Grèce et la Turquie. Si ces situations sont courantes, ce cas est particulier : le groupe a déjà fait l'objet d'un refoulement par la police grecque la semaine dernière, alors même qu'il se trouvait sous la protection de la Cour européenne des droits de l'Homme. Le collectif Alarm Phone, aux côtés d'autres ONG, exige qu'Athènes prenne ses responsabilités.
C'est le troisième jour de survie, pour un groupe de 28 migrants coincé sur un îlot de l'Evros, à la frontière entre la Grèce et la Turquie. Parmi eux, on compte sept femmes et huit enfants. "Ils nous disent que certaines personnes sont malades, et qu'un enfant peine à respirer", indique le collectif Alarm Phone qui suit de près l'évolution de la situation. "Ils sont obligés de boire l'eau de la rivière, mais celle-ci n'est pas bonne pour leur santé", précise Lisa, responsable d'Alarm Phone, en contact permanent avec le groupe aux côtés d'un traducteur arabophone, et jointe par InfoMigrants.
En fin de matinée, mercredi 8 juin, la plateforme d'aide aux migrants a prévenu les autorités grecques de la situation des 28 exilés. Depuis, la police grecque "refuse de partager toute information et nous dit simplement qu'ils ne trouvent pas le groupe", relaie Alarm Phone. Or, "le groupe nous dit voir les policiers grecs sur le rivage ; ils passent parfois en bateau. Donc les Grecs les ont repérés depuis longtemps, mais ne les ont pas secourus", défend Lisa.
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L'argumentaire des autorités grecques est cependant en train d'évoluer. "Elles nous soutiennent désormais que ce territoire est disputé entre la Grèce et la Turquie, et qu'elles ne veulent pas créer d'incident", explique Lisa. Or, la localisation GPS du groupe montre bien, selon elle, que l'îlot se situe côté grec. La Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) fait la même conclusion. "Ce sont simplement des arguments pour ne pas secourir les gens", conclut Lisa.

Avec cet argument de l'incident diplomatique, les autorités grecques font référence au contexte de tension grandissante avec leur voisin turc. Les principaux motifs de conflit portent sur les droits de forage pétrolier et gazier dans la mer Égée et la Méditerranée. Mais aussi sur les traversées importantes de la frontière par des migrants venus de Turquie. Fin mai, le chef d'État turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis "n'existait plus pour lui" et qu'il ne souhaitait plus le rencontrer.
Un groupe déjà refoulé, malgré la protection de la Cour européenne des droits de l'Homme
Les 28 exilés craignent un refoulement vers la Turquie. Dans la région de l'Evros, les "puschback" sont monnaie courante, à l'abri des regards des ONG et des journalistes. Mercredi 8 juin, dans la soirée, les personnes ont prévenu Alarm Phone de l'approche d'une embarcation avec, à bord, des "hommes non-identifiés, en uniforme". Des tirs en l'air ont également été rapportés.
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Cette crainte est plus que fondée. Le groupe a déjà été refoulé vers la Turquie, il y a une semaine. C'est en fait la seconde fois qu'il tente la traversée vers la Grèce. La première fois, le groupe s'était déjà retrouvé sur un îlot de l'Evros, et "nous avions saisi avec un avocat la Cour européenne des droits de l'Homme", raconte Lisa.
Dans la foulée, le 1er juin, la CEDH a prononcé des mesures provisoires de protection de ces personnes. Dans son jugement, qu'InfoMigrants a pu consulter, elle impose à l'État grec de répondre aux besoins primaires des personnes, à savoir "de la nourriture, de l'eau, et les soins médicaux nécessaires". Elle interdit également tout refoulement.

Mais deux jours après cette décision, le 3 juin, les autorités grecques ont refoulé les exilés sur le sol turc. "Nous avons appris que le groupe a été attaqué, volé et refoulé par les forces grecques" avait même affirmé Alarm Phone ce jour-là. Une action complètement contraire, donc, à ce qu'impose la CEDH.
"Malgré ces décisions de la CEDH, les personnes ne sont pas secourues"
Les mesures de protection décidées il y a une semaine pour le groupe de 28 migrants expirent ce vendredi, à 17 heures. Les ONG et collectifs craignent donc qu'aucune assistance ne leur soit délivrée. Voire qu'un second refoulement ait lieu. "Les autorités grecques ne font-elles qu'ignorer les décisions de la CEDH ?", interroge Alarm Phone sur son Twitter.
Depuis plusieurs mois, les saisines de la CEDH par les ONG étaient quasi systématiques lorsque des personnes se retrouvaient coincées sur des îlots de l'Evros. Cette stratégie judiciaire a fonctionné pour plusieurs cas successifs. Mais elle semble de moins en moins efficace.
Le 24 mai par exemple, HumanRights360 et le Conseil grec pour les réfugiés (CGR) avaient saisi la CEDH pour un groupe de 94 exilés Syriens. Dans les heures qui ont suivi, la CEDH avait prononcé des mesures provisoires, à savoir l'interdiction de refoulement, l'accès à la nourriture, à l'eau, à une assistance médicale et au dépôt de la demande d'asile. Or, comme dans le cas du groupe de 28 aujourd'hui, les personnes n'avaient pas été secourues.
"On voit de plus en plus que, malgré ces décisions de la CEDH, les personnes ne sont pas secourues", alerte Lisa. "La Grèce ne respecte pas la législation européenne. Et c'est très inquiétant".
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Le CGR, habitué à ces recours judiciaires, dresse le même constat. "Entre fin avril et mi-mai, nous avons déjà demandé par cinq fois à la CEDH d’intervenir pour fournir une aide humanitaire à des réfugiés syriens, parmi lesquels 44 enfants" expose Alkistis Agrafioti, avocate pour le CGR, interrogé par Le Monde. "Pour les derniers cas que nous avons observés, la CEDH a imposé à l’Etat grec de prendre des mesures provisoires de protection, mais les autorités ne sont pas intervenues".