Le boxeur Bilal Fawaz. Crédit : UK Boxing
Le boxeur Bilal Fawaz. Crédit : UK Boxing

À 33 ans, le boxeur Bilal Fawaz a déjà vécu plusieurs vies. Fils d'une mère bénino-nigériane et d'un père libanais, le combattant du noble art devenu professionnel il y a seulement quelques mois se bat pour se faire une place de choix dans le monde des rings. Passé par les mains de trafiquants d'êtres humains à un très jeune âge, Fawaz est toujours dans le flou avec l'administration britannique, qui ne lui a pas encore octroyé la citoyenneté du pays. Mais il ne lâche rien, et continue à se battre sur tous les fronts pour se construire un avenir.

La vie peut être violente, et vous envoyer des coups terribles qui vous construisent, vous détruisent, ou bien vous donne une envie démultipliée de réussir, et de combattre les vents contraires. Bilal Fawaz, du haut de son mètre 85 et avec son sourire radieux, en est le parfait exemple. Maltraité par la vie jusqu'à présent, le boxeur nigérian d'origine béninoise lève la tête, n'hésite pas à montrer les muscles, ne baisse pas sa garde, et répond aux uppercuts et coups de poings qui se présentent sur son chemin.

Né à Lagos, le jeune Bilal démarre son enfance avec sa mère comme seul parent, et les jours sont paisibles, malgré l'absence d'un père qui n'a pas voulu assumer son fils durant de longues années. "C'était compliqué à accepter, mais je voyais que ma mère faisait tout son possible pour me rendre heureux ainsi que mes autres frères et sœurs. Quand on est enfant, on veut des choses simples, et j'ai vite compris que la vie pouvait avoir des tournures bien différentes sans qu'on s'y attende", se souvient Fawaz.

Une enfance difficile

Quand il a huit ans, sa mère ne peut plus subvenir aux besoins de ses enfants et demande de l'aide à un oncle, qui prend Bilal sous son aile. Là, il est traité comme un adulte, participe aux corvées de la maison et découvre les sports de combat en regardant d'un coin de l'œil des films de karaté, et Jackie Chan, qui devient sa première idole. "Je tapais dans des sacs de riz et de linge avec mes poings et mes pieds, pour évacuer la frustration et tenter de canaliser ma négativité, et sans le savoir je commençais à me construire comme combattant car je n'avais pas le choix. Ça a toujours été mon exutoire, et c'était ma seule possibilité de m'échapper, même si ce n'était que durant quelques heures, d'un quotidien qui n'était pas celui que devrait avoir un enfant", reconnait-il.

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Sa vie prend déjà un tournant inattendu, mais le pire reste encore à venir. Son oncle l'informe que son père biologique souhaite enfin le rencontrer et tisser des liens avec lui. À ses 14 ans, Bilal se voit offrir la possibilité d'aller à Londres pour enfin mettre un visage sur son père et démarrer une nouvelle vie. Il prend un vol depuis Lagos, arrive dans un pays qu'il ne connaît pas, au climat froid et est pris en main par un groupe d'hommes de la "famille" à Heathrow, qui l'amènent dans une résidence du nord de la ville. Il a le sourire aux lèvres, sent de nouveau la possibilité d'un futur heureux et meilleur, mais l'arrivée dans la capitale anglaise tourne rapidement au cauchemar.

Victime de trafiquants d'êtres humains

"Je suis arrivé dans cette maison, et on m'a dit que mon père viendrait me chercher dans les prochains jours. J'ai attendu, et j'ai vite vu que l'on ne me laissait rien faire, je ne pouvais même pas aller dans le jardin pour jouer ou prendre l'air. J'étais pris au piège, dans un guet-apens, dans lequel mon père n'allait jamais venir me chercher" se remémore-t-il.

Dans sa geôle, il est traité comme un esclave. Il reçoit des coups de câble de télévision, subit des sévices corporels et doit travailler pour les trafiquants qui l'exploitent sans relâche. Il souffre, mais ne plie pas, et ferme les yeux pour s'imaginer un futur meilleur. "Je prenais des coups à longueur de journée, je ne voyais pas le bout du tunnel, j'ai été brisé physiquement et mentalement, mais je n'ai pas eu d'autre choix que de penser à un lendemain meilleur. J'ai reçu des coups de fouets, j'ai été traité comme on ne doit traiter aucun être humain. J'ai été pris dans le trafic d'être humain dans toute sa dimension la plus horrible"ajoute-t-il. 

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Un matin, il prend son courage à deux mains et décide de profiter de l'absence de ses bourreaux pour s'échapper, et prend ses jambes à son cou et court seul, dans le froid de Londres, avec le seul but de fuir, loin de la violence de son quotidien. Il court durant plusieurs kilomètres, et un passant le remarque, lui demandant s'il va bien. Il lui sauvera la vie, en l'amenant aux services sociaux les plus proches, et en l'accompagnant dans ses premiers mois d'une nouvelle existence qui rime enfin avec liberté. 

À la recherche de reconnaissance par la boxe

Bilal est un adolescent qui passe par plusieurs institutions et familles d'accueil et cherche à chasser ses démons passés et se reconstruire. 

Sans parents, sans famille, il découvre, complètement par hasard, lors d'une promenade sur le campus de l'université Brunel, la boxe. Les gants, les rings, la sueur et l'effort, mais aussi le dépassement de soi et le combat pour se faire une place, pour se faire reconnaitre comme un individu à part entière. "J'ai vu cela comme un signe du destin, comme quelque chose qui allait m'aider à combattre mes blessures du passé mais aussi et surtout à me sentir partie intégrante d'un groupe, d'un club, d'une famille que je n'avais plus", cite Bilal, qui ajoute que "quand on est seul, on cherche à se raccrocher à des choses simples, et aussi à se sentir accepté des autres comme on est, et la boxe me donne ce sentiment que je suis quelqu'un qui fait partie d'un groupe, d'un "clan", d'une entité".

Il prend rapidement ses marques, et son entraineur de l'époque, Tobias Jones, qui est devenu comme un père de substitution pour Bilal, n'oubliera jamais leur première rencontre. "Il était spécial, très talentueux même sans n'avoir jamais porté de gants de sa vie. Il a toujours été porté par cette volonté de se faire une place parmi nous, sans jamais vouloir mettre de côté ses partenaires d'entrainements. Il a toujours voulu être un bon coéquipier, un bon gars, un bon frère pour le club. Bilal, c'est un homme qui a vécu des choses horribles, mais son altruisme a toujours été remarquable, c'est un homme en or", sourit-il.

Le jeune boxeur se fait les dents dans les combats amateurs, où il se construit rapidement une solide réputation d'espoir à suivre de très près.

Le combat pour la réussite et la naturalisation

Mais les problèmes restent toujours là, et après l'avoir pris en charge durant des année, le ministère des affaires sociales anglais le menace d'expulsion. En 2014, il est même placé en centre de détention en vue d'être expulsé au Nigéria. Il est libéré grâce à son entraineur, et des élus locaux qui font pression pour que l'administration étudie son dossier de demande de naturalisation. Mais les autorités ne lui délivrent pas de document officiel, le reconnaissant seulement comme victime de trafic d'êtres humains.

Ironie du sort, Bilal s'entraîne au niveau international avec l'équipe nationale... des Trois lions [le surnom de l'équipe d'Angleterre ndlr] ! "À cause de l'administration, je n'ai pas pu combattre lors des Jeux Olympiques de Rio en 2016, et ça reste une profonde injustice pour moi, j'ai eu besoin de beaucoup de temps pour "avaler la pilule", s'exclame-t-il encore aujourd'hui.

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Qu'importe, il avance et vise encore plus haut. Sa situation administrative est compliquée, et les choses trainent jusqu'à un jour de 2021, où Frank Warren, l'agent du célébrissime champion du monde des poids lourds Tyson Fury lui offre un contrat. "Là encore, j'ai dû accepter des conditions moindres car je ne peux pas voyager en dehors de la Grande-Bretagne. Je ne peux que combattre dans le pays, mais je vois en partie le bout du tunnel, je prends cela comme une belle victoire qui va en amener d'autres", sourit-il tout de même.

Son baptême de feu se produit le 12 février dernier face à Vladmir Feishchauber, et se conclut par un K.O au bout du quatrième round. Il est de nouveau appelé sur le ring trois semaines plus tard, et s'impose encore par K.O ! "Ce sentiment de gagner, de battre les éléments et de montrer que je peux le faire, c'est unique, c'est quelque chose d'inexplicable. J'en ai eu les larmes aux yeux, j'ai repensé à toutes les galères qui me sont arrivées dans ma jeune existence, et je ne peux être que reconnaissant et remercier tous les gars qui m'aident et qui ont toujours cru en moi. Ces gars-là, c'est ma famille !"s'enthousiasme-t-il.

Aujourd'hui, Fawaz veut devenir l'un des meilleurs boxeurs du monde, mais un autre combat continue, encore et toujours : celui d'obtenir enfin un passeport frappé du sceau de la couronne. "Je fais tout pour l'obtenir, et que cela fait bien longtemps que j'aurais dû l'avoir. C'est important pour moi car je suis fier d'être un Anglais d'adoption, et je veux représenter le pays et inspirer les autres jeunes qui ont vécu ou qui vivent le même genre de galères que j'ai traversé. Je garde espoir, je sais qu'à force de persévérance, ça va payer. Je ne suis pas du genre à lâcher l'affaire, et j'en ai vu d'autres", reconnait-il. "Ce serait aussi un signe de reconnaissance individuelle, de faire partie d'un pays, d'être un enfant d'une nation, et de montrer un bel exemple à la jeunesse et aux habitants de ce pays qu'il faut toujours se battre coûte que coûte !"

 

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