Des migrants escaladent la clôture qui sépare le Maroc de Melilla, le 24 février 2022. Crédit : Javier Bernardo/AP/picture-alliance
Des migrants escaladent la clôture qui sépare le Maroc de Melilla, le 24 février 2022. Crédit : Javier Bernardo/AP/picture-alliance

Des violences inédites ont fait au moins 23 morts parmi des migrants entre le Maroc et Melilla vendredi. Si la zone - l'une des deux seules portes d'entrée vers l'Europe en territoire africain - est sujette aux affrontements, le drame de vendredi n'est pas sans lien avec la réconciliation entre le Maroc et l'Espagne, expliquent des experts. Il est aussi l'aboutissement de semaines de fortes tensions entre policiers marocains et exilés "à bout".

Qu'est-ce qui a provoqué le déferlement de violences sans précédent survenu vendredi 24 juin à la limite entre le Maroc et l'enclave espagnole de Melilla ? La zone n'en est pas à ses premiers gros titres. Les migrants, qui campent par milliers dans les forêts environnantes dans l'espoir de franchir la clôture vers l'Espagne, tentent fréquemment les passages par-delà les hautes grilles recouvertes de fils barbelés. Les affrontements sont courants, les blessures inévitables. Mais ce vendredi, le nombre de victimes - 23 morts et des dizaines de blessés, parmi les migrants comme chez les forces de l'ordre - ainsi que le déchaînement de violences observé ont particulièrement défrayé la chronique. Même s'ils n'ont pas forcément surpris les spécialistes de la zone.

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"Ce qui est arrivé vendredi était attendu. Nous qui sommes sur place savions bien qu'un drame se préparait", explique Ali Zoubeidi, chercheur spécialiste en migrations, rappelant que ce nombre de morts est inédit dans la région. Selon ce dernier, qui s'est rendu dans la forêt située à proximité de Nador ces derniers jours pour aller à la rencontre des migrants, vendredi a été le point culminant après des semaines de tensions. "Depuis trois semaines, il y a des confrontations au Mont Gourougou entre migrants et autorités. Les policiers cherchaient l'affrontement", relate-t-il.



Rabibochage diplomatique

Ces heurts sont une conséquence directe du rabibochage diplomatique entre le Maroc et l’Espagne. Finie, semble-t-il, l'époque où le Maroc faisait du chantage de passage aux migrants. Pendant près d'un an, Rabat était ulcéré envers Madrid car l'Espagne avait accueilli sur son sol le chef du Front Polisario, opposant au gouvernement marocain sur l'épineuse question du Sahara occidental, pour qu'il s'y fasse soigner. En riposte, le Maroc avait laissé passer 8 000 migrants dans l'enclave de Ceuta en mai 2021.

Début avril, les deux pays se sont officiellement réconciliés, Madrid s'étant rallié à la cause marocaine. Parmi "les questions d'intérêt commun" désormais affichées par les chefs d'Etat, figure la lutte contre l'immigration illégale. Désormais, pour ne pas déplaire à son nouvel allié espagnol, le Maroc s'est engagé à enrayer les nombreux assauts des migrants à sa frontière avec Melilla et Ceuta.

"L'histoire des relations entre l'Espagne et le Maroc a toujours eu un impact sur les routes migratoires", analyse Sara Prestianni, spécialiste des migrations au sein de l'ONG EuroMedDroits. "Il y a eu la réouverture de la route des Canaries en 2020-2021, les entrées massives de migrants à Ceuta l'année dernière. Le Maroc, qui a reçu beaucoup d'argent de l'Union européenne pour renforcer ses frontières, a tendance à changer d'attitude en fonction des relations, bonnes ou mauvaises, qu'il entretient avec l'UE. Désormais, ce rapprochement entre l'Espagne et le Maroc a suscité un engagement majeur du Maroc en termes de contrôle de l'immigration."

Pression policière

Sur le terrain, la pression est omniprésente. "Les autorités ne laissent plus les migrants tranquilles", abonde pour sa part Omar Naji, de l'Association marocaine des droits de l'homme (AMDH). "Avant, les policiers venaient avec une fréquence plus faible. Ces dernières semaines, ils viennent chaque jour. Ils arrêtent les migrants, ils essaient de détruire leurs abris." Récemment, un nouveau mode opératoire a été utilisé pour décourager les migrants de rester dans la région : exhorter les commerçants présents près des campements à ne plus vendre de nourriture aux migrants, privant ainsi ces derniers de moyens de survie. 

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Mais au lieu de les décourager de tenter le passage vers Melilla, cette pression policière jusque dans les tentes des migrants aurait eu, vendredi, l'effet inverse, selon les experts, en provoquant une tentative "jusqu'au boutiste" de traversée de la part de ces personnes, délogées de facto de leur lieu de vie précaire. 

"Quelqu'un qui prépare une tentative de traversée depuis des mois et qui est délogé chaque jour, bien sûr qu'il va tout tenter", commente Omar Naji.

Changement démographique

Selon Ali Zoubeidi, la nationalité des migrants - pour la majeure partie soudanais - ayant mené cet assaut de la clôture a par ailleurs son importance. "Il y a de plus en plus de migrants venus du Darfour et du Soudan du Sud", détaille-t-il. 

Au Soudan, une récente flambée de violence a fait 50 000 déplacés et des centaines de morts. En un an, au total, près de 500 000 personnes ont été déplacées dans la région du Darfour occidental. 

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"Ces groupes-là ont fui des zones de conflit, ils sont passés par la Libye et cela n'a pas fonctionné pour eux là-bas, continue Ali Zoubeidi. Donc ils sont arrivés au Maroc. Ils sont disciplinés, organisés et déterminés car ils savent qu'ils ont droit à l'asile en Europe. Ils savent que la situation dans leur pays d'origine leur donne [théoriquement du moins, ndlr] droit à une protection internationale."

Outre les décès, les événements de vendredi ont ceci de notables qu'ils ont été le théâtre d'une violence peu commune perpétrée par les migrants eux-mêmes, notamment sur le chemin menant à la clôture.

Passage gratuit, "pas besoin de mafias"

Selon le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, ces violences et l'emballement de la situation sont à imputer aux "mafias qui se livrent au trafic des êtres humains". "Faux", répondent les experts. 

"Il n'y a pas de trafic à Melilla, tranche Omar Naji. L'entrée dans l'enclave est gratuite. Il n'y a pas besoin de passeur pour escalader la clôture. Ce sont les migrants les plus pauvres qui utilisent cette voie. Ce dont ils ont besoin, ce n'est pas d'argent, mais de force physique."

A contrario, la voie des Canaries, à travers l'océan atlantique, est, elle, coûteuse et sujette aux trafiquants.

Ali Zoubeidi acquiesce : "Il y a des réseaux de trafic présents dans d'autres endroits du Maroc, mais pas vers Melilla. Les autorités espagnoles sont dans une logique de sécurité. Elles analysent la situation dans une perspective sécuritaire uniquement, mais cela ne peut pas justifier les morts et blessés".

Suite aux affrontements de vendredi, des migrants blessés lors des heurts ont été envoyés dans les villes de Beni Mellal, Kelaa Sraghna, ou encore Khouribga, affirme le spécialiste. "C'est une stratégie de dispersion, mais c'est juste une solution temporaire. Les migrants vont revenir."

 

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