Des réfugiées afghanes en Turquie, près de la frontière iranienne, août 2021. Crédit : Picture alliance
Des réfugiées afghanes en Turquie, près de la frontière iranienne, août 2021. Crédit : Picture alliance

Le musée Tate de Liverpool accueille jusqu'en mai 2023 l'installation vidéo "Love Story, 2016" de l'artiste sud-africaine Candice Breitz. Des histoires d'exil sont racontées par des réfugiés eux-mêmes, puis par deux acteurs hollywoodiens, Julianne Moore et Alec Baldwin. L'artiste dit vouloir ainsi "interroger les mécanismes de l'identification et les conditions dans lesquelles se produit de l'empathie".

"Je m'appelle Farah Abdi Mohammed et j'ai 27 ans. J'ai quitté la Somalie en 2012." Assis dans une chaise de réalisateur devant un fond vert, le Somalien raconte son histoire face caméra. Il fait partie des réfugiés ayant accepté de livrer leur récit à l'artiste sud-africaine Candice Breitz pour son projet "Love Story, 2016". L’installation vidéo vise à se poser la question suivante : dans un monde surmédiatisé, qui écoutons-nous le plus lorsqu’il s’agit de migration ? Les individus concernés ou des porte-voix célèbres ? 

Parmi les participants au projet figurent la réfugiée syrienne Sarah Mardini, l'ancien enfant-soldat José Maria Joao d'Angola, Mamy Maloba Langa qui a fui les violences sexuelles en République démocratique du Congo, ainsi que la militante transgenre indienne Shabeena Francis Saveri et le dissident politique vénézuélien Luis Ernesto Nava Molero. Ils vivent à Berlin, New-York ou encore au Cap et ont tous fui leur pays lors de la “crise des réfugiés” de 2015.


Des extraits du projet Love Story. Crédit : avec l’aimable autorisation du Tate Liverpool / la Victoria National Gallery de Melbourne, Outset Germany à Berlin et le Medienboard Berlin-Brandenburg
Des extraits du projet Love Story. Crédit : avec l’aimable autorisation du Tate Liverpool / la Victoria National Gallery de Melbourne, Outset Germany à Berlin et le Medienboard Berlin-Brandenburg


"Lorsque la guerre a commencé, j’avais à peine 20 ans. On a été choqués", explique la Syrienne Sarah Mardini lors de son interview. "On voyait la guerre en Libye, en Égypte, mais on n’aurait jamais cru que la même chose arriverait en Syrie. On a perdu tellement de choses."

Elle vit aujourd’hui à Berlin. En arrivant en Allemagne, son statut de réfugiée a été régulièrement questionné. "Es-tu vraiment une réfugiée ? Tu portes des Nike, tu as un téléphone, tu portes des bijoux”, lui faisait-t-on remarquer. "Pensez-vous que les réfugiés n'ont tous pas d'argent ?", leur répondait Sarah Mardini.

De son côté, Farah Abdi Mohammed raconte comment il s'est rendu en Égypte, où il a vécu plusieurs années. Après Alexandrie et Port Saïd, il a fini par prendre un bateau pour traverser la mer Méditerranée. Une fois en mer, le Somalien a été secouru par la marine italienne. Il est resté 10 jours à Rome en Italie, avant de passer par Munich pour se rendre à Berlin. "Il est très difficile d'expliquer la situation en Somalie en ce moment", dit-il. "Dans certaines parties de la Somalie, il y a la guerre, et dans d'autres, il n'y a pas de gouvernement central sur lequel la population peut compter." 

Refléter "le manque de sensibilité d'une culture saturée par les médias"

Dans la première salle de l'exposition, ces mêmes histoires sont racontées par les acteurs américains Julianne Moore et Alec Baldwin. Ils sont assis sur les mêmes chaises et placés dans le même décor que les réfugiés. L'artiste dit vouloir "interroger les mécanismes de l'identification et les conditions dans lesquelles se produit de l'empathie".  

Le projet Love Story "reflète le manque de sensibilité d'une culture saturée par les médias dans laquelle l'identification à des personnages fictifs et à des célébrités existe en même temps qu’une indifférence généralisée à l'égard du sort de ceux qui sont confrontés à l'adversité du monde réel." 

L'œuvre a déjà été présentée au pavillon sud-africain de la Biennale de Venise en 2017. Elle est désormais exposée pour la première fois au Royaume-Uni.

Helen Legg, la directrice du Tate Liverpool, explique dans l'émission Today de la BBC que le coup d’envoi de l’exposition a été retardé à cause de la pandémie de coronavirus. Toutefois, elle note que les histoires, bien que racontées en 2016, "semblent encore plus pertinentes aujourd’hui qu'à l'époque". Depuis, le nombre de migrants, de réfugiés et de personnes déplacées dans le monde n’a en effet cessé d’augmenter.

Selon les chiffres de l'agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 100 millions de personnes étaient déplacées de force dans le monde au mois de mai dernier, que ce soit en raison de persécutions, de conflits, de violences, ou encore de violations des droits de l'Homme.

"Nous ne sommes pas devenus des réfugiés pour avoir de l'argent"

L’idée de Love Story est venue à Candice Breitz, qui vit à Berlin, lors de la "crise des réfugiés" de 2015. À cette époque, des milliers de personnes, principalement originaires du Moyen-Orient, se sont rendus en Europe pour chercher une protection.

En interrogeant des demandeurs d’asile sur leurs parcours, certains ont fait part de leur doute quant à l’impact de leurs témoignages auprès du grand public. “Il vous faut une star d’Hollywood, personne ne s’intéresse à nous”, lui aurait-t-on assuré. L’artiste a ainsi décidé d'appeler Alex Baldwin, avec qui elle avait travaillé quelques années auparavant. L’acteur a ensuite convaincu Julianne Moore de participer.


Des extraits du projet Love Story. Crédit : avec l’aimable autorisation du Tate Liverpool / la Victoria National Gallery de Melbourne, Outset Germany à Berlin et le Medienboard Berlin-Brandenburg
Des extraits du projet Love Story. Crédit : avec l’aimable autorisation du Tate Liverpool / la Victoria National Gallery de Melbourne, Outset Germany à Berlin et le Medienboard Berlin-Brandenburg


"Parce que nous sommes des réfugiés, certaines personnes pensent que nous n'étudions pas, que nous avons besoin de leurs vieux vêtements, de nourriture et d'argent. Mais nous ne sommes pas devenus des réfugiés pour avoir de l'argent. Nous sommes des réfugiés de guerre. Nous n'avons pas besoin de votre argent, nous avons seulement besoin de notre avenir. Tout le monde attend ses papiers. Quand on aura nos papiers, on ira travailler et on gagnera de l'argent. Tout le monde est ici pour travailler et trouver son propre avenir. En tant que réfugiée, je ne veux pas que quelqu'un ait pitié de moi, ou se sente désolé pour moi", insiste la Syrienne Sarah Mardini.

***L’exposition "Love Story, 2016" de Candice Breitz est à voir au Tate Liverpool jusqu’en mai 2023.

 

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