Des migrants dans un campement informel à Calais. Crédit : EPA
Des migrants dans un campement informel à Calais. Crédit : EPA

Suspendue pendant trois mois, l'interdiction, pour les associations non-mandatées par l'état, de distribuer des denrées alimentaires dans le centre-ville de Calais est de nouveau en vigueur. En cause notamment, "des risques de troubles à l'ordre public", assure la préfecture du Pas-de-Calais.

"En prévention des risques de troubles à l’ordre public". Voici la raison principale invoquée par la préfecture du Pas-de-Calais pour interdire de nouveau la distribution gratuite de boissons et de nourriture aux migrants, dans le centre-ville de Calais, sur les quais du Danube et de Gironde.

Dans un arrêt publié le 13 août et appliqué dès le lendemain, les autorités assurent que "les distributions spontanées de nourriture [...] contribuent à maintenir les campements, ce qui pourrait entraîner des conséquences sur la salubrité publique en raison des déchets causés par ces distributions".

Ces lieux de vie informels "mettent en danger la vie de ceux qui s’y installent", à cause de "la proximité immédiate d’une ligne de chemin de fer, de canaux et de voies de circulation ouvertes aux véhicules", continue la préfecture. Ils occasionnent aussi des "troubles", à l’instar des "tentatives d’intrusion" dans les locaux d’un hôtel par des migrants, selon elle.

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La préfecture affirme également que "lors des distributions gratuites de boissons et de denrées alimentaires, le comportement des personnes migrantes bénéficiant de ces distributions aboutit à une occupation anormale de la voie publique".

"Les services de l'État proposent aux personnes migrantes sur Calais plusieurs dispositifs d'accès à l'eau leur permettant de boire", affirme-t-elle, sous-entendant par la même que ces dispositions suffisent.

Lutte contre le Covid-19

Avec cette décision, la préfecture renouvelle une fois de plus l’interdiction de distribuer de la nourriture dans le centre-ville par des associations non-mandatées par l’État, comme elle le fait depuis près de deux ans.

Le 10 septembre 2020, le préfet de la région Louis le Franc avait annoncé l’interdiction de "toute distribution gratuite de boissons et de denrées alimentaires [dans une zone délimitée du centre-ville de Calais, ndlr] pour mettre fin aux troubles à l’ordre public et limiter les risques sanitaires liés à des rassemblements non déclarés". Les autorités estimaient alors que les distributions de repas des associations non mandatées par l’État étaient "caractérisées par le non-respect des mesures de distanciation sociale dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, qu’elles créent des nuisances et que des déchets sont laissés sur place".

Cette interdiction n’a été suspendue qu’une fois durant cette période, entre le 2 mai et le 18 août. "Cet arrêté avait pour objectif de prévenir les risques liés au Covid-19 et aux troubles à l’ordre public. La situation à Calais n’a pas nécessité, à ce stade, de le renouveler", avait expliqué de manière laconique les autorités à InfoMigrants.

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Aujourd’hui, comme avant le 2 mai, seule l’association La Vie active est autorisée à distribuer de la nourriture et de l’eau aux migrants dans le centre-ville.

"Les forces de l’ordre nous mettent la pression"

La reconduction de l’interdiction va, un peu plus encore, compliquer le travail des associations sur place. Car si ces dernières sont interdites dans plusieurs quartiers du centre-ville, elles restent aussi persona non grata dans d’autres quartiers de Calais. "[À chaque distribution], les forces de l'ordre nous mettent la pression", expliquait Hugo Hardy, référent plaidoyer pour Calais Food Collective, contacté par InfoMigrants en avril 2022.

L’organisation dénonce régulièrement des entraves à ses activités. En mai, la mairie avait par exemple "fait installer une butte de terre" et "creusé une tranchée pour empêcher les vans des associations d'entrer sur un terrain", qui jouxtait un nouveau camp d’exilés situé à la limite entre Calais et la commune de Marck. "Du coup, on est obligé de se garer un peu plus loin et d'y aller avec des brouettes chargées de nourriture", racontait le militant. Ces brouettes avaient été confisquées le 12 avril par les policiers, suscitant l’indignation.

À cela s’ajoutent verbalisations intempestives notamment pour stationnement gênant - en 6 mois, Calais Food Collective a reçu l'équivalent de 1 200€ d'amendes - barbelés et déboisement des terrains pour empêcher l’installation des migrants.

Un repas dans une brasserie pour les exilés ukrainiens

Une politique assumée depuis des années par la mairie de Calais et la préfecture, qui se refusent d’accueillir dignement les candidats à l’exil souhaitant, pour la majorité d’entre eux, rejoindre le Royaume-Uni.

En mars, la maire de la ville Natacha Bouchart s’était pourtant démenée pour offrir un accueil aux déplacés ukrainiens qui avaient fui la guerre. Plus de 140 personnes avaient pu être hébergées dans l’auberge de jeunesse. Certains avaient même pu profiter d’un repas dans une brasserie de sa commune. "On ne refoule pas des réfugiés dans mon agglomération", avait-t-elle déclaré.

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Depuis plus de vingt ans, d’autres exilés - non ukrainiens ceux-là - tentent de survivre dans la région. De nombreux décès de migrants, par accident, sont imputés à "l’absence de dispositif d’accueil digne", a regretté Marie Chapelle, coordinatrice de l'association Utopia 56, contactée par InfoMigrants. Mardi 10 août, un jeune migrant sud-soudanais de 22 ans est mort noyé dans un canal, alors qu’il voulait y faire sa toilette. "Si seulement il avait pu prendre une douche, il ne serait pas mort."

 

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