A Cologne, trouver un appartement peut rapidement devenir "Mission impossible" / Photo : Marco Wolter
A Cologne, trouver un appartement peut rapidement devenir "Mission impossible" / Photo : Marco Wolter

Les réfugiés restent largement surreprésentés parmi les personnes n’ayant pas de logement privé en Allemagne, alors que le pays manque cruellement d’appartements abordables.

"Mission impossible : couple sympathique cherche un appartement dans le sud de Cologne d’au moins 70 m2 et trois chambres. Nous avons un revenu stable", est écrit sur une petite annonce collée à un poteau dans un quartier du sud de Cologne. 

L’annonce comporte un numéro de téléphone à joindre, répété sur des languettes détachables. Ce genre de petites annonces garnissent un peu partout les poteaux dans les rues de la ville, située dans l’ouest de l’Allemagne. Les messages traduisent bien souvent des recherches désespérées, et les numéros de téléphone détachables restent généralement intactes.

Cologne est, avec Berlin, Hambourg et Munich, l’une des villes allemandes avec le plus grand manque de logements abordables.

Plus largement, selon une étude commandée en 2019 par la Hans Böckler Stiftung, une fondation liée à la Confédération générale syndicale allemande, la région de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, dans l’ouest du pays, mais aussi la Bavière et le Bade-Württemberg, font partie des régions où il manque le plus grand nombre d’appartements bon marché.

Or, ces trois régions sont en même temps responsables d’accueillir près de la moitié des nouveaux demandeurs d’asile, selon le système de quotas EASY, qui a été mis en place au début des années 90 pour une répartition "adaptée et équitable" sur l’ensemble du territoire allemand.

"Le salon ne m’appartient plus"

En tout, selon la fondation Hans Böckler, il manquerait dans les grandes villes allemandes près de 2 millions de logements bon marché.

Et cela, c’était avant la guerre en Ukraine, qui a conduit près de 967 000 personnes à venir en Allemagne depuis le début de l’invasion, d'après les chiffres du gouvernement en août. Ce nombre comprend toutefois également les Ukrainiens repartis chez eux entre-temps.


Cologne est l’une des villes en Allemagne où il manque le plus grand nombre de logements abordables / Photo : Marco Wolter
Cologne est l’une des villes en Allemagne où il manque le plus grand nombre de logements abordables / Photo : Marco Wolter


"Ma mère ne repartira plus jamais", explique Maria*, une Ukrainienne de 42 ans, qui vit depuis 17 ans à Cologne. "On habite dans un 70 m2. On a quatre chambres, pour moi et mes trois enfants, qui ont 20, 17 et 14 ans."

Depuis mars, elle accueille en plus sa mère de 80 ans, qui a fui Tchernovtsy, dans l’ouest de l’Ukraine près de la frontière roumaine. "J’avais réussi à trouver quelqu’un qui a pu organiser son voyage en bus jusqu’ici", explique Maria.

Elle sourit, lorsqu’on lui demande comment s’organise désormais la cohabitation à Cologne. "Le salon ne m’appartient plus, c’est devenu la chambre de ma mère. On lui a installé un lit et comme c’est la pièce qui a un balcon, elle peut prendre l’air quand elle veut."

Parmi les 417 000 personnes ne disposant pas d’un logement privé en Allemagne en 2020, 161 000 étaient des réfugiés, soit plus de 38%.

Tous les soirs, les couchages se réorganisent en fonction de la présence des uns et des autres. "Plus personne n’a vraiment de chambre attitrée. Je prends ma couverture et je regarde quel lit n’est pas occupé. On s’adapte, quand l’un de mes enfants reçoit un invité, ou quand le plus grand dort ailleurs."

Maria, qui travaille comme aide à domicile, a un loyer de 750 euros, qu’elle assume seule en mère célibataire. "Cela représente environ 60% de mon revenu. Je ne vois pas comment financer un autre appartement pour avoir une chambre en plus."

Le loyer pèse sur le budget

En Allemagne, le poids du loyer dans le budget des ménages est considérable. Près d’un ménage sur deux dépense plus de 30% de son revenu pour payer son loyer.

Or, comme le rappelle la fondation Hans Böckler, "les chercheurs en sciences sociales et les experts en immobilier considèrent qu'une charge locative supérieure à 30 % du revenu net du ménage est problématique, car il ne reste alors que peu d'argent pour vivre, surtout pour les ménages à faibles revenus. De nombreux propriétaires considèrent également ces 30% comme une limite, car ils doutent que les locataires aux revenus moins élevés seront en mesure de louer leur logement durablement."




Selon la fondation Hans Böckler, les personnes les plus touchées par le manque de logements abordables en Allemagne sont les célibataires aux revenus modestes, mais aussi les familles de cinq personnes et plus.

Il se trouve que, comme le note la fédération syndicale DGB, les réfugiés sont largement surreprésentés parmi les faibles revenus. Les personnes ayant demandé ou obtenu l’asile gagnent en moyenne 43% de moins que le salaire moyen allemand.

Deux réfugiés sur trois touchent même des revenus inférieurs à ce que l’on considère en Allemagne comme un très bas salaire (Niedriglohn).

Cette surreprésentation se retrouve également dans l’accès au logement.

D’après une estimation de l’organisation d’aide BAGW, parmi les 417 000 personnes ne disposant pas d’un logement privé en Allemagne en 2020, 161 000 étaient des réfugiés, soit plus de 38%.

Cette part a toutefois fortement diminué, puisqu’elle était encore de 65% en 2018.


La charge du loyer dans le budget d’un ménage ne devrait pas dépasser les 30% selon les experts / Photo : Marco Wolter
La charge du loyer dans le budget d’un ménage ne devrait pas dépasser les 30% selon les experts / Photo : Marco Wolter


Poids psychologique

Pour Maria, il faut accepter cette nouvelle réalité. "Même si ma mère touche des aides sociales, elle ne pourra pas vivre seule. Financièrement, je n’arriverai pas à trouver un appartement plus grand. Et je ne la vois pas vivre dans une maison de retraite, sans parler allemand, tout en sachant que sa fille pourrait l’héberger."

Cette cohabitation est pesante psychologiquement. "Elle était seule pendant des années, et là nous sommes un peu comme deux étrangers qui doivent vivre ensemble. 

Avant, je pouvais aller manger une glace avec les enfants, mais là, on se demande si c’est égoïste de sortir sans elle. Et quand le soir je rentre du travail, je n’ai parfois plus la force de faire la conversation. Or ma mère est seule toute la journée, à attendre que je rentre pour avoir de la compagnie."

Berlin, Hambourg et Munich ont été au début de la guerre les principales destinations des réfugiés ukrainiens en Allemagne. A Berlin, la presse relaie régulièrement les inquiétudes sur la capacité du marché immobilier à absorber ces besoins supplémentaires. 

Concentration sur les centres urbains

Une étude de l’institut de recherche Empirica commandée par la fédération immobilière allemand ZIA a estimé que pour pouvoir accueillir plus de 800 000 réfugiés, il faudra trouver plus de 300 000 logements vacants. L’estimation est de 500 000 logements, dans un scénario d’arrivée de 1,3 millions de réfugiés. 

Empirica affirme que "près de la moitié de cette demande de logements devra être satisfaite par de nouvelles constructions", tout en rappelant que si "l'Allemagne dispose d'un excédent de logements" avec quelque 610 000 unités qui peuvent être occupées à court terme, celles-ci "ne se trouvent pas dans les villes et les régions où vivent jusqu'à présent la plupart des Ukrainiens et où les réfugiés arriveront en premier. Il faut donc s'attendre à ce que la plupart des réfugiés se dirigent d'abord vers les villes et les régions où il y a déjà une pénurie de logements. L'excédent de logements vacants ne suffit donc que mathématiquement."

L’institut de recherche explique également cette orientation vers les foyers urbains déjà saturés par l’accès simplifié au marché du travail dont bénéficient les Ukrainiens.

Enfin, le système de répartition géographique des réfugiés EASY est mis à mal par la guerre en Ukraine, beaucoup de régions affirmant ne plus être en mesure d’accueillir de nouveaux réfugiés.

Une situation dont se plaignent les associations des maires, qui estiment que la "répartition équitable" des personnes qui ont fui l’Ukraine "a échoué" et se concentre seulement sur quelques grandes villes.


Ces petites annonces de recherche de logement fleurissent un peu partout à Cologne / Photo : Marco Wolter
Ces petites annonces de recherche de logement fleurissent un peu partout à Cologne / Photo : Marco Wolter


Trois réfugiés sur quatre ont trouvé un logement

Cette concentration des réfugiés sur les centres urbains n’est toutefois pas nouvelle.

Une vaste étude de l’Office allemand pour la migration (BAMF) s’était penché sur l’hébergement en 2016 des demandeurs d’asile arrivés entre 2013 et 2016. Ainsi, 74% des personnes vivant dans un logement individuel habitaient en ville. 

Depuis, cette étude continue à suivre les personnes interrogées, pour constater en 2019, que seulement trois personnes sur quatre avaient fini par trouver un logement privé. Près de 25% des demandeurs d’asile arrivés entre 2013 et 2016 vivaient ainsi toujours dans des centres d’hébergement collectifs, pour certains depuis six ans.

Le rapport montre également que lorsqu’une personne obtient un statut de protection et est libre de quitter son centre d’hébergement, la moitié des interrogés ont mis plus d’un an pour s’installer dans un logement privé.

Enfin, les jeunes et les personnes sans enfants sont ceux qui peinent le plus dans leur recherche.

 

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