Star afghane du basket handisport, Nilofar Bayat est aujourd'hui réfugiée en Espagne et pratique toujours sa passion. Crédit : Croix-Rouge
Star afghane du basket handisport, Nilofar Bayat est aujourd'hui réfugiée en Espagne et pratique toujours sa passion. Crédit : Croix-Rouge

Star Afghane du basketball handisport, Nilofar Bayat a vu sa vie changer radicalement après le retour au pouvoir des Taliban en août 2021. Célèbre dans son pays et porte-drapeau des sportifs handisports, elle est aujourd'hui réfugiée avec son mari à Bilbao, en Espagne. Elle y est devenue la voix des athlètes et des femmes handicapées afghanes, malgré la distance qui la sépare de sa terre natale. Portrait.

Madrid. Juillet 2022. Nilofar Bayat est tout sourire. Sur la scène du Palacio Culturales, elle vient juste de recevoir le prix de "personnalité de l'année" de la Croix-Rouge espagnole des mains de la Reine Letizia, qui loue son courage et son engagement pour son pays, les femmes et les handicapés. Et pour cause : le parcours de vie de cette basketteuse handisport est des plus rudes, et la route qui l'a menée de Kaboul à l'Espagne a toujours été semée d'embûches.

Née à Kaboul en 1993, Nilofar Bayat est dans l'incapacité de bouger ses membres inférieurs, mais la jeune Afghane garde le sourire malgré cela, en voyant les choses d'une manière toujours positive. "On sent le regard des autres lorsque l'on a un handicap, mais je me suis toujours dit que je ne devais pas m'apitoyer sur mon sort et avancer dans la vie, en devenant une bonne personne, qui a des rêves et des ambitions ", précise-t-elle.

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Son quotidien est rythmé par l'école, et le basket, qu'elle découvre dans la rue par quelques garçons qui pratiquent sur un terrain qu'ils ont fabriqué de toutes pièces. "Ça a été une révélation, je suis tombé amoureuse de ce ballon orange ! " sourit-elle encore. Plusieurs militaires Américains qui patrouillent dans la zone applaudissent son talent, et Nilofar, avec le soutien de la Croix-Rouge, monte une équipe officielle et une ligue dans la ville. Malgré les réticences des plus anciens et des sympathisants de l'ancien régime Taliban qui vivent dans la zone, et qui n'apprécient guère le sport féminin et voir des femmes sans voile. "On n'a pas eu un quotidien facile avec les plus conservateurs et les sympathisants de l'ancien régime qui essayaient de nous mettre des bâtons dans les roues, mais on a toujours tout donné, jusqu'à s'approcher d'une qualification pour les Jeux Olympiques de Tokyo avec l'équipe nationale.

"Tout s'est écroulé en août 2021"

Mais ce rêve ne s'est jamais concrétisé. Tout s'est écroulé en août 2021", soupire-t-elle. Avec le retrait des troupes de l'OTAN, le pays retombe sous le joug du pouvoir Taliban, qui fait table rase sur les évolutions sociales du pays. Nilofar et son mari Ramish, lui aussi joueur de basket handisport, sont abasourdis, et savent que leurs têtes sont mises à prix par le nouveau régime. "Ça a été la panique, la peur, tout qui s'écroule autour de nous et on a dû agir très vite. Ça a été un tel stress, une telle pression pour quitter le pays, pour sortir de cette situation qui aurait pu sonner la fin de nos existences. On est passé d'une vie plutôt paisible à l'enfer sur terre", confie-t-elle.

Durant plusieurs jours, le couple cherche à joindre l'aéroport commercial de la ville, mais se trompe car les vols pris d'assaut par les Afghans souhaitant quitter le pays partent depuis...l'aéroport militaire. "On a été séparés car la foule était immense, et on a été contrôlés par les Taliban qui, je pense, voulaient en savoir plus sur nous. Par chance, la foule était immense, et on a pu chacun filer, mais je n'ai jamais eu autant peur de ne plus revoir mon mari que lors de ces moments-là" se souvient-elle. La porte de sortie viendra d'un ami espagnol, le journaliste Antonio Pampliega, avec lequel elle est en correspondance depuis 2017 alors que celui-ci écrivait son livre Les tranchées de l'espérance, sur les femmes afghanes. Ce contact leur sauve la vie. 

Nilofar et son époux Ramish. Crédit : Federacion Espanola de Baloncesto
Nilofar et son époux Ramish. Crédit : Federacion Espanola de Baloncesto


Basketteuse et engagé, même éloignée de chez elle

Pampliega reçoit un ainsi message audio de Nilofar en pleurs, lui demandant de l'aide. "Je n'oublierai jamais ce message" se remémore le journaliste, qui se souvient " je pouvais ressentir toute sa détresse, sa peur et je ne pouvais pas rester là à rien faire. J'ai dû agir très rapidement pour les aider à sortir ". Le journaliste fait appel à ses contacts et finalement le couple réussit à prendre place dans un avion en direction de la capitale espagnole. Ils ont tout laissé derrière eux. "Être contraint et forcé à quitter son pays pour ne pas y laisser sa vie, c'est la pire chose pour à un être humain", fulmine aujourd'hui Ramish, "mais on ne pouvait pas rester là-bas. La vie sous les Taliban est devenue insoutenable, inhumaine et la condition des femmes est pire que jamais".

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Le couple de basketteur handisport est aidé par l'association des réfugiés en Espagne (CREA), et le ministère des Affaires sociales, qui leur propose rapidement de leur trouver une situation où ils peuvent vivre et pratiquer leur sport favori. Txema Alonso, le président du club Bidaibeak BBR Bilbao entre en contact avec le couple de réfugiés, et leur offre de les accueillir au Pays basque, côté espagnol. "J'avais entendu parler de leur histoire, et je ne pouvais pas rester indifférent, donc je leur ai proposé de rejoindre le club, et de les aider à s'installer en ville", souligne le dirigeant. "Nilofar et son mari adorent être ici, ils sont aidés par tout le monde, c'est une véritable satisfaction de les avoir parmi nous et de les voir s'épanouir ici", se réjouit-il.

Nilofar intègre l'équipe semi-professionnelle de basket handisport mixte, et fait le bonheur des nombreux fans qui font la file pour lui demander des autographes à la fin de chaque rencontre. "Je me sens aimée, respectée comme femme et comme personne handicapée. C'est un sentiment unique, la liberté de pouvoir être soi-même n'a pas de prix. Mais je n'oublie pas d'où je viens, et je n'abandonnerai jamais la lutte pour les droits des femmes et des handicapés au pays, même en étant très loin de chez moi", affirme-t-elle.

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Fondatrice de l'association Free Women of Afghanistan depuis son arrivée en Espagne, Nilofar continue de se battre en montant des projets liés au sport et à l'émancipation des femmes et des handicapés à Kaboul, et reste une voix exilée encore très écoutée au pays. "J'ai eu des proches et des amis qui ont été exécutés par les Taliban, mais personne ne me fera me taire" dit-elle. " Mon combat ne s'arrêtera jamais, je veux que les femmes et les handicapés de mon pays puissent vivre une vie heureuse, et être respectés", affirme-t-elle encore, déterminée.

Nilofar Bayat a déjà vécu plusieurs vies en une seule, et son histoire n'a pas fini d'être racontée. La BBC l'a intégrée récemment dans sa liste des 100 personnalités féminines de l'année 2021-2022 pour son engagement, et la TVE est en train de réaliser un documentaire sur sa vie.

 

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