La liste d'attente des patients ne cesse de s'allonger, alors que la clinique aurait besoin de moyens supplémentaire pour faire face aux besoins | Photo : MSF Italie
La liste d'attente des patients ne cesse de s'allonger, alors que la clinique aurait besoin de moyens supplémentaire pour faire face aux besoins | Photo : MSF Italie

A Palerme, Médecins sans frontières gère une clinique spéciale destinée aux migrants ayant été victimes de torture et de violences, notamment lors de leur passage en Libye.

"Nous étions enfermés. Deux Libyens et un Nigérian étaient armés de mitraillettes, alors que deux autres Nigérians avaient des gourdins. Les conditions de vie étaient indescriptibles. Ils nous donnaient de l'eau de mer à boire et de temps en temps du pain dur", se souvient un migrant, souhaitant rester anonyme. Son témoignage avait été recueilli en 2019 dans le cadre du procès de trois tortionnaires présumés dans un camp de détention à Zaouïa, au nord de la Libye.

Il a expliqué que pendant que les femmes subissaient des abus sexuels, les hommes ont été "battus pour que nos proches versent de l'argent en échange de notre libération. Ils nous ont donné un téléphone pour les contacter afin de leur indiquer les conditions de paiement. Pendant ma détention, j'ai vu les organisateurs tuer par balle deux migrants qui tentaient de s'échapper."


Un homme montre les cicatrices laissées par les violences subies en Libye | Photo : Jérôme Tubiana/MSF
Un homme montre les cicatrices laissées par les violences subies en Libye | Photo : Jérôme Tubiana/MSF

Torturé avec de l'électricité

Un autre migrant du Cameroun avait raconté lors de ce procès comment lui et d'autres personnes ont été torturés avec de l'électricité. Il a été témoin de la mort de nombreuses personnes, dont sa propre sœur. Certains sont décédés des suites des violences qui leur ont été infligées, d’autres en raison du manque de soins médicaux pour soigner leurs blessures. .

Bien que ces témoignages datent de 2019, peu de choses ont changé pour les migrants qui traversent la Libye pour atteindre l'Europe. Il y a deux ans, Médecin sans frontières (MSF) et les autorités sanitaires italiennes ont ainsi ouvert une clinique à Palerme qui s'adresse spécifiquement aux personnes ayant subi des tortures ou des violences.

"Nous avons des gens du Bangladesh, des pays du Moyen-Orient ou encore des pays africains. L’éventail des nationalités est très large", explique Tarek Keirallah, coordinateur du projet. "Beaucoup de médiateurs travaillent ici pour aider à toucher les différentes communautés présentes à Palerme."

Moussa Zarre, originaire de Côte d'Ivoire, est l'un de ces médiateurs. Il travaille avec MSF depuis 2014. Lui aussi a traversé la Méditerranée pour rejoindre l'Europe en 2011.


Moussa Zarre travaille pour MSF depuis 2014. Originaire de Côte d’Ivoire, il a lui même traversé la Libye pour rejoindre l’Italie | Photo : Emma Wallis / InfoMigrants
Moussa Zarre travaille pour MSF depuis 2014. Originaire de Côte d’Ivoire, il a lui même traversé la Libye pour rejoindre l’Italie | Photo : Emma Wallis / InfoMigrants

"Quoi qu'il vous arrive en cours de route, migrer signifie perdre le contrôle de sa vie et la risquer. Le voyage est si dangereux. Beaucoup de personnes ont subi une forme de violence sur la route ou en ont été témoins. La traversée du désert peut prendre des semaines, voire des mois. Au vu des nombreux morts, elle est presque plus dangereuse que la traversée en mer. Vous êtes totalement entre les mains des trafiquants. Ils peuvent vous abandonner si vous n'avez pas les moyens de payer les sommes supplémentaires qu'ils réclament. Je l’ai vu de mes propres yeux."

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"J’ai vu des gens devenir complètement fous"

"Ces expériences sont insupportables et difficiles à traiter mentalement. Vous essayez de les ignorer, de les repousser, mais lorsque vous arrivez enfin en Italie, ces pensées peuvent vous rendre fou. Certaines personnes commencent à boire, à fumer excessivement, à se parler à elles-mêmes. J’ai vu des gens finir dans la rue parce qu’il n’arrivaient pas à faire face à ce qui leur est arrivé. Leur famille leur manque, ils ont la pression d'envoyer de l'argent à la maison. Les choses vécues en Libye, puis les difficultés de trouver sa place ici en Italie, c'est vraiment dur".

Les patients peuvent se présenter eux-mêmes à la clinique ou par l’intermédiaire des autorités ou d’autres organisations. "La torture a une définition très large", dit Tarek Keirallah. "Vous pouvez torturer quelqu'un simplement par la parole. Il ne s'agit pas forcément d’infliger des blessures physiques. On peut torturer quelqu'un en lui cachant des informations. Par exemple, si l’on vous sépare de votre mari et que vous ignorez ce qui lui arrive pendant des mois, c'est aussi de la torture."


Selon Tarek Keirallah, la clinique va devoir s’agrandir pour s’adapter aux besoins | Photo : Emma Wallis / InfoMigrants
Selon Tarek Keirallah, la clinique va devoir s’agrandir pour s’adapter aux besoins | Photo : Emma Wallis / InfoMigrants

Couloirs humanitaires

D'autres patients de la clinique sont arrivés en Sicile par un couloir humanitaire. Ils ont été identifiés comme étant particulièrement vulnérables en Libye par le personnel de MSF. 14 personnes ont ainsi pu rejoindre Palerme. Elles sont également hébergées dans des structures soutenues par MSF et le personnel de la clinique.

Au-delà des soins d’urgence, le travail d’orientation est essentiel, rappelle Tarek Keirallah. "Il ne suffit pas de désigner un lit, de montrer la cuisine, de donner de l’argent et de quoi manger."

Marco Musso coordonne l'accueil à la clinique MSF. Il a passé plus de 10 ans à travailler dans différents centres d'accueil en Italie et s'occupe actuellement d’un groupe arrivé de Libye en juillet dernier. "Le groupe est composé de Soudanais, d'Érythréens, de Camerounais, de Somaliens et de Guinéens".

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Marco Musso estime qu’au moins 90 % d'entre eux ont subi ou été témoins de violences s'ils sont passés par la Libye. "Beaucoup de personnes ont du mal à nous faire confiance en arrivant et ne veulent pas parler immédiatement de ce qu'elles ont pu subir. Au début, ils se sentent souvent 'chanceux’ d’être arrivés alors beaucoup de gens meurent en chemin, mais ensuite ils se heurtent au système d'accueil, à la bureaucratie italienne et à tout un tas d'autres problèmes."


Marie (le nom a été changé) et son bébé de huit mois sont arrivés à Palerme par un couloir humanitaire | Photo : MSF
Marie (le nom a été changé) et son bébé de huit mois sont arrivés à Palerme par un couloir humanitaire | Photo : MSF

Les besoins augmentent constamment

Officiellement, le gouvernement italien estime qu'environ 30 % des migrants ou des réfugiés ont vécu une forme de traumatisme ou ont été victime de violences au cours de leur voyage.

"Les gens entrent, les gens sortent, ils viennent pour travailler dans les champs ou pendant la saison touristique, puis ils partent. Nous partons d'une base d'environ 5 000 personnes par an à Palerme, même si ce n'est pas le chiffre réel au vu des nombreux sans-papiers. Mais si vous prenez ce chiffre de référence, cela signifierait qu'environ 1 500 personnes par an pourraient avoir besoin de nos services, et ce n'est pas encore ce que nous sommes en mesure d'offrir", note Tarek Keirallah.

Il rappelle que la clinique peut fournir des services psychologiques et juridiques aux patients que le système de santé publique n’est pas forcément en mesure d’assurer. "Vous avez besoin d'un médiateur qualifié, capable de faire le lien entre les patients et les prestataires de services", explique-t-il. Les besoins en matière de santé mentale peuvent notamment varier selon les cultures et pays d’origine.

La clinique a commencé avec 30 patients. Aujourd'hui, dit Tarek Keirallah, elle compte près de 70 personnes en traitement et 30 autres sur une liste d'attente. "Nous avons triplé le nombre de patients en un an. Une fois que la confiance s’installe, vous commencez à recevoir plus de patients. C'est une bonne chose, mais en même temps, nous ne sommes pas suffisamment préparés pour répondre à ces besoins grandissants. Nous devons accroître le soutien des secteurs public et privé." 


Après leur sortie, la clinique continue à suivre les patients, notamment en les aidant à participer à des cours de langue | Photo : MSF
Après leur sortie, la clinique continue à suivre les patients, notamment en les aidant à participer à des cours de langue | Photo : MSF

90% des patients sont des hommes

À l'heure actuelle, 90 % des patients sont des hommes. MSF cherche ainsi à renforcer la collaboration avec des projets qui soutiennent également les femmes, ayant notamment été victimes de trafic d’être humains.

Le département de médecine légale de la polyclinique de l'université de Palerme participe également au projet. "Il arrive qu’un patient a besoin d'un document officiel qui atteste ou certifie la torture qu'il a subie. Lorsque cette attestation est délivrée par des médecins légistes, le document est beaucoup plus solide devant la commission territoriale", explique Tarek Keirallah.

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Le traitement à la clinique dure en moyenne entre quatre et cinq mois. "Mais on ne peut pas généraliser. Même s’il se sent mieux, un patient peut continuer à venir parce qu'il découvre autre chose qui doit être traité. C’est un processus de réadaptation."

Le suivi après la clinique

A la sortie, la clinique assure un suivi des patients et les aide à suivre des cours d'italien, à trouver un logement et une formation.

"Il est impossible qu'une personne raye complètement son histoire comme si rien ne s'était passé. Mais il est possible qu’une personne se relance pour profiter d’une vie décente, sans agonie, sans peurs, sans traumatismes physiques."

À court terme, raconte Tarek Keirallah, observe des comportements qui pourraient paraître insignifiants, mais qui montrent qu’un personne fait des progrès. 

Un patient qui demande à avoir une pince à épiler par exemple, "est le signe que nous les avons aidés à satisfaire tous leurs besoins fondamentaux, que nous avons fait du bon travail, qu'ils sont satisfaits et qu'ils ont maintenant besoin d'autre chose", sourit Tarek Keirallah.

 

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