Proxima est une coopérative sociale qui offre du travail et des contrats aux migrants ayant été victimes d'exploitation. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants
Proxima est une coopérative sociale qui offre du travail et des contrats aux migrants ayant été victimes d'exploitation. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants

Julian a commencé à travailler dans les exploitations agricoles du sud de la Sicile à l'âge de 14 ans. Il raconte à InfoMigrants comment la coopérative sociale "Proxima" l'a aidé à échapper à la spirale de l'exploitation.

Julian venait d’avoir 13 ans lorsqu’il a quitté la Roumanie avec sa famille pour rejoindre l’Italie. Un an plus tard, il se retrouvait à travailler dans les serres des environs de Vittoria, une ville du sud de la Sicile. La région est connue pour son importante production agricole et pour l’emploi de migrants, souvent dans des conditions précaires.

"J'étais plutôt jeune quand je suis arrivé, j'ai essentiellement grandi ici", raconte Julian à InfoMigrants. 

"Au début, nous avons travaillé dans le système du caporalato (le "caporale" est, dans le sud de l’Italie, la personne qui recrute des ouvriers journaliers dans l'agriculture ou encore dans le bâtiment, ndlr). En résume, un type vous fait venir ici et vous dit qu’il va vous donner du travail et un endroit où dormir. Il vous conduit ensuite au champ et vous réclame cinq euros pour le trajet."

"Je ne suis plus retourné à l’école depuis que j’ai quitté la Roumanie. J'ai commencé à travailler à 14 ans. Si j'avais su que je pouvais aller à l'école ici, j'aurais continué à aller à l'école, mais je ne le savais pas à l'époque, alors je suis juste allé travailler dans les champs."

Aujourd'hui, Julian a 21 ans et n’est plus sous l'emprise des caporales. En 2020, il est venu se reconstruire à la coopérative sociale "Proxima".

"Ce projet m'a apporté tellement de choses. J'ai pu apprendre les noms des légumes et des fruits, j'ai amélioré mon italien et j’ai accumulé de l’expérience."

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Les serres et les champs de Proxima à Raguse. Crédit : Site web de Proxima www.proximarg.org
Les serres et les champs de Proxima à Raguse. Crédit : Site web de Proxima www.proximarg.org


De nombreux migrants travaillant pour cette petite coopérative agricole ont connu des années de souffrance, d'exploitation et ont été victime de trafic d'êtres humains.

La coopérative Proxima se trouve à Raguse, dans le sud de la Sicile. Elle comprend des champs de fruits et de légumes, des serres et deux réservoirs à poissons qui fournissent un engrais précieux pour les champs. Les récoltes sont stockées et vendues à la population locale dans une grande grange, à l'arrière de laquelle se trouve un atelier de couture où les migrants peuvent développer leurs compétences en confectionnant des coussins, des décorations et des vêtements.


La coopérative vend ses fruits et légumes aux habitant de la région. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants
La coopérative vend ses fruits et légumes aux habitant de la région. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants


Les citoyens européens se font également exploiter

De nombreux travailleurs agricoles en Sicile viennent de pays tiers, mais on retrouve parmi les victimes d’exploitation également des ressortissants de l’Union européenne.

Dans un italien courant, Julian raconte timidement son histoire : "En travaillant dans les serres, on est payé à la journée, et les contrats ne sont pas vraiment fixes. Vous vous présentez, on vous donne quelque chose comme 25 à 30 euros par jour pour huit à neuf heures de travail. Vous n'avez pas la possibilité de faire de pauses pour aller aux toilettes ou de vous arrêter de travailler. Vous avez un contrat pour neuf heures, et on attend de vous que vous travailliez pendant cette durée."

"Ici, chez Proxima, nous sommes payés correctement, et on nous donne un contrat agricole en règle. Nous travaillons en moyenne 19 jours par mois et ces journées se retrouvent effectivement sur nos fiches de paie. Dans les serres, tu peux avoir travaillé 30 jours mais seulement 10 jours seront sur ton contrat officiel pour pouvoir vous payer moins", explique Julian.

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"Les travailleurs migrants ne connaissent pas forcément leurs droits en matière de travail, comme la différence entre un contrat temporaire et un contrat à durée indéterminée. Beaucoup acceptent et sont même reconnaissants."

Letizia Blandino, qui gère l’atelier de couture de Proxima, explique que la famille de Julian a été exploitée par un proche qui les a emmenés en Italie

"Les situations comme celle de Julian sont encore plus tristes, car ils se retrouvent exploités par des personnes de leur propre pays d’origine. Il peut s'agir d'un oncle qui promet du travail à un proche. Cet oncle va gagner de l'argent en faisant venir ses proches, qui se retrouveront souvent complètement isolés du reste de la société et n'auront personne vers qui se tourner. Ils dépendent alors de la bonne volonté de celui qui les a fait venir."


Letizia Blandino, responsable de l'atelier de couture chez Proxima, a fait découvrir le projet à InfoMigrants. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants
Letizia Blandino, responsable de l'atelier de couture chez Proxima, a fait découvrir le projet à InfoMigrants. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants


Letizia Blandino rappelle que les ouvriers agricoles sont souvent logés dans des conditions exécrables. "Les gens vivent dans des cabanes sans sanitaires. Les femmes sont souvent maltraitées par les chefs de bande ou même par les propriétaires des fermes."

"Le pire, c'est qu'ils continuent à faire confiance à ce contact ou à ce proche parce qu'ils n'ont pas d'autres options. Nous essayons de contacter les personnes dans les champs pour leur expliquer leurs droits et de leur donner la possibilité de raconter leur histoire. Si nous constatons que la personne est exploitée, nous essayons de lui offrir un moyen de sortir de cette spirale criminelle et de cette exploitation."

Julian secoue la tête en se rappelant de ses années dans les champs. "Je savais que ce n'était pas juste, même lorsque je travaillais là-bas, mais je n'avais pas d'autre choix. Je savais que je devais travailler pour atteindre mes objectifs." 

"En Roumanie, vous gagnez peut-être 5 ou 8 euros par jour. Alors ils viennent ici avec l’objectif de rentrer à la fin de l’année en Roumanie avec un peu d’agent dans les poches. Ils ne se soucient pas vraiment de savoir si les contrats sont justes ou quels sont leurs droits. Ils ne pensent qu’à la somme qu'ils peuvent toucher."

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Or ces sommes ne reflètent pas la réalité, comme le note Letizia Blandino. "Par exemple, en l’absence de transports publics, ces travailleurs devront payer pour se faire conduire aux champs. S'ils ont besoin d'une aide médicale, on peut leur demander de payer 50 euros pour être conduit chez le médecin. C'est vraiment absurde. Ils considèrent ce traitement comme la 'norme', car ils n'ont aucun contact avec le reste de la société civile en Sicile."


Dans la région de Raguse et de Vittoria se dressent des milliers de kilomètres carrés de serres et de terres agricoles où de nombreux migrants travaillent pour à peine 25 euros par jour. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants
Dans la région de Raguse et de Vittoria se dressent des milliers de kilomètres carrés de serres et de terres agricoles où de nombreux migrants travaillent pour à peine 25 euros par jour. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants


Grace au projet Proxima, Julian a pu retourner à l'école. Il a commencé à suivre ses cours en italien. Il lui reste une année scolaire pour rattraper le collège, ce qui lui permettra de s’inscrire au lycée et de suivre une formation professionnelle.

"L'école est un autre dénominateur commun à de nombreuses personnes qui se sont retrouvées dans la situation de Julian", explique Letizia Blandino. "Beaucoup d'enfants amenés ici pour travailler ne savent pas qu'aller à l'école est non seulement possible, mais en plus une obligation en Italie."

"On estime que de nombreux jeunes qui travaillent dans ces serres devraient en réalité être à l'école. Nous essayons d'obtenir un véritable recensement, mais la zone couverte par les serres est si vaste qu'il est difficile de tout contrôler."

Les autorités italiennes interviennent si elles sont informées d’un cas d’abus, assure Letizia Blandino, qui insiste sur la coopération entre les organisations de lutte contre la traite des êtres humains et les autorités. "Notre mission principale est d'aider les travailleurs exploités, mais nous avons aussi beaucoup travaillé sur nos campagnes d'information et la création de réseaux avec les autorités."

Julian espère toujours pouvoir suivre une formation et voudrait apprendre le métier de mécanicien. "Mes rêves ? Eh bien, j'attends un fils", sourit-il. "Je veux avoir une maison avec ma partenaire pour y élever notre fils. Je garde les pieds sur terre, mes rêves sont assez simples."

 

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