Les migrants subissent systématiquement de très graves violences, dont des tortures, violences sexuelles et privations de nourriture, en Libye (image d'illustration). Crédit : Reuters
Les migrants subissent systématiquement de très graves violences, dont des tortures, violences sexuelles et privations de nourriture, en Libye (image d'illustration). Crédit : Reuters

Créé il y a un an, le compte "Refugees in Libya" publie sur les réseaux sociaux des images et vidéos d'atrocités subies en Libye par les demandeurs d'asile pour que ces crimes ne soient pas invisibles. Pour son créateur Yambio David, ces images doivent un jour servir de preuves pour une éventuelle condamnation des bourreaux.

La vidéo n'est que souffrance et cruauté. On y voit un jeune homme, extrêmement amaigri et les pieds attachés, hurler de douleur alors qu'il reçoit des impacts sur le corps de ce qui semble être un pistolet électrique.

Le jeune est un Éthiopien de 17 ans. Il a été kidnappé deux jours plus tôt et torturé dans le but d'extorquer de l'argent à sa famille à qui les tortionnaires ont envoyé les images du supplice de l'adolescent. Désemparée, la famille a adressé la vidéo à Yambio David.

Ce Sud-Soudanais de 25 ans a créé, il y a un an, le compte "Refugees in Libya" sur Twitter, Facebook et Instagram. Il y relaie sans filtre des images d'exactions subies par les exilés en Libye. Dimanche 30 octobre, le jeune homme – aujourd'hui installé en Italie – a publié la vidéo du jeune Éthiopien sur son compte Twitter. De quoi risquer d'être banni de la plateforme en raison de la violence du contenu. Mais de quoi aussi, espère-t-il, créer un électrochoc et rappeler aux journalistes et politiciens - grands utilisateurs du réseau social - que les violences endurées par les migrants en Libye sont extrêmes et constantes.

Le "pouvoir" des réseaux sociaux

L'histoire du compte Refugees in Libya a commencé au début du mois d'octobre 2021. À l'époque, la police libyenne avait lancé une vaste opération de police prétendument anti-drogues, mais qui a surtout conduit à l'expulsion et à l'arrestation de plus de 4 000 exilés installés dans le quartier de Gargaresh, à l'ouest de Tripoli. Des milliers de personnes ont été envoyées en prison. Les autres – dont de nombreuses femmes avec enfants – se sont installées devant le bâtiment principal de l'agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Elles y resteront trois mois, jusqu'à ce que les lieux soient violemment évacués le 9 janvier 2022.

Initialement, c'est pour couvrir ce sit-in inédit que Yambio David a lancé Refugees in Libya. "L'idée était de nous donner une voix. Quand nous avons commencé le mouvement de protestation [devant le HCR] après les expulsions de Gargaresh, il nous a semblé que ce n'était pas suffisant. Nous voulions utiliser ce qui était à notre disposition et nous nous sommes dit que les réseaux sociaux pouvaient avoir un pouvoir", explique le jeune homme.

"De nombreuses exactions avaient déjà été dénoncées par des journalistes et des ONG mais rien ne bougeait. Ces histoires étaient utilisées à des fins politiques et non dans l'intérêt des personnes qui étaient en train de souffrir", déplore-t-il. Il lui semblait alors important de communiquer directement avec les internautes, via les réseaux sociaux donc, ainsi qu'à travers un site web, avec des stratégies différentes selon les plateformes.

"Nous savons que nous ne pouvons pas faire changer la position des hommes politiques sans influer sur le grand public parce que ce sont ces personnes qui votent. Donc nous essayons d'atteindre ces deux types de publics. Sur Twitter pour les uns, sur Facebook et Instagram pour les autres", détaille Yambio David.

"Ce que j'ai vécu en Libye est inimaginable"

Yambio David n'oublie pas de rappeler que la situation des exilés en Libye est principalement le résultat de décisions politiques prises de l'autre côté de la Méditerranée. "C'est important de donner la parole aux personnes qui subissent ces décisions", clame-t-il. Refugees in Libya a pris part, fin octobre, à la campagne lancée par plusieurs ONG pour inciter l'Italie à ne pas renouveler son accord conclu en 2017 avec la Libye sur l'interception des embarcations de migrants en Méditerranée.

Yambio David ne sait que trop bien à quoi mènent ces interceptions. Le jeune Sud-Soudanais a quitté son pays en 2016 pour fuir la guerre civile opposant les partisans du président Salva Kiir et ceux du vice-président Riek Machar. "En 2019, j'ai essayé de traverser la Méditerranée mais j'ai été envoyé en camp de concentration en Libye par les garde-côtes. J'ai passé plusieurs mois dans la prison de Misrata, dans des conditions inhumaines […] La deuxième et la troisième fois que j'ai tenté de passer, je suis également allé en prison. La quatrième fois, en 2020, j'ai été emprisonné puis enrôlé de force dans l'armée libyenne pour participer aux combats qui avaient lieu à ce moment-là", se remémore le jeune homme. "Ce que j'ai vécu en Libye est inimaginable, indicible. J'ai survécu à tellement de violences."

Finalement arrivé en Italie il y a cinq mois, Yambio David rêve aujourd'hui de voir les images collectées sur son compte être un jour utilisées comme preuves lors d'un procès contre les responsables de ces exactions.

Un vœu pieux car, comme le rappelle Omer Shatz, maître de conférence en droit international à Sciences-Po et directeur juridique de l'association Front-Lex (une ONG néerlandaise qui conteste les politiques migratoires de l'UE) les preuves des exactions commises envers les migrants en Libye ne manquent pas mais elles n'ont encore jamais abouti à la mise en cause des donneurs d'ordre européens dans le cas des refoulements de migrants vers la Libye.

"Les images [collectées par Refugees in Libya] peuvent être utiles, mais personne ne conteste les faits. Tout le monde le sait ce qu'il se passe en Libye. La question porte davantage sur l'attribution de la responsabilité de ces faits. Peut-on dire que c'est l'Italie ou les garde-côtes libyens par exemple ? Tout le monde est d'accord sur le quoi mais pas sur le qui", souligne-t-il, déplorant un manque de volonté des tribunaux de faire avancer les enquêtes.

En attendant, Yambio David poursuit sa démarche d'information sur les conditions de vie des migrants en ligne, mais aussi auprès des autorités italiennes. "Ici, je voyage presque tous les jours pour aller raconter dans quelle situation vivent les réfugiés en Libye et battre en brèche le discours des autorités sur l'immigration."

 

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