Le bateau transportant 483 migrants arrive aux abords de la Crète. Crédit : AP/picture-alliance
Le bateau transportant 483 migrants arrive aux abords de la Crète. Crédit : AP/picture-alliance

Le cas du bateau de migrants transportant près de 500 personnes arrivé en Grèce le 22 novembre, après avoir lancé un appel à l'aide, étonne à plusieurs titres. La taille du bateau et sa probable trajectoire mettent en lumière une route migratoire apparue ces derniers mois, et jusque-là discrète : celle partant de l'est de la Libye en direction du sud de l'Italie.

Ils étaient 483 à être entassés à bord d'un large bateau de pêche rouillé et vétuste. Mardi 22 novembre, un bateau de migrants est arrivé dans un port de l'île grecque de Crète, après avoir été remorqués depuis le large suite à un appel de détresse. 

Les rescapés, dont 128 garçons et neuf filles mineurs, "ont été transférés temporairement sur un ferry", selon un communiqué des garde-côtes grecs, et attendaient toujours, vendredi 25 novembre, de poser le pied à terre. Le groupe comprend une majorité de Syriens - au nombre de 350 selon la presse grecque -, mais aussi des Égyptiens, des Pakistanais, des Palestiniens et des Soudanais, a indiqué à l'AFP une porte-parole des garde-côtes.



Particulièrement difficile en raison du nombre de passagers à bord de l'embarcation, ce sauvetage a nécessité l'intervention de plusieurs bateaux, tous incapables de transférer les migrants à leur bord.

Outre l'aspect périlleux du sauvetage, le grand nombre de rescapés à bord, notamment d'origine syrienne, le type de bateau utilisé, et la zone dans laquelle il a été secouru sont autant d'éléments qui dénotent par rapport aux autres sauvetages recensés en Méditerranée. Cette situation met en lumière une route migratoire restée jusqu'à présent confidentielle : celle partant de l'est de la Libye en direction du sud de l'Italie.

"Moins risqué de prendre la mer que de traverser la Libye"

Selon différentes sources contactées par InfoMigrants, le bateau est en effet parti de l'est de la Libye, et se dirigeait vraisemblablement vers l'Italie. Ces centaines de personnes auraient ensuite dévié de leur route en raison d'un problème, jusqu'à se retrouver en Grèce.



L'est de la Libye est pourtant considérablement plus éloigné de l'Italie que la partie Ouest, d'où embarquent la majorité des migrants. À titre d'exemple, 1 200 km séparent les deux villes côtières de Tobrouk (à l'Est) et Tripoli (à l'Ouest), situé en-dessous de la Sicile. Un trajet démarré depuis l'est de la Libye est ainsi "beaucoup plus long", commente Federico Soda, chef de mission Libye auprès de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). De l'ordre de plusieurs jours.

Malgré tout, cette route est de plus en plus fréquentée. "Ce n'est pas inhabituel que des bateaux fassent cette route. Les départs depuis l'est de la Libye sont plus fréquents depuis le début de l'été", précise ce dernier, ajoutant que la majorité des candidats à l'exil y sont Égyptiens et Bangladais et qu'ils arrivent depuis l'Egypte voisine. "C'est moins risqué pour eux de prendre la mer rapidement après être arrivés dans le pays, sans aller jusque dans l'Ouest". En cause : les nombreux dangers dans ce pays chaotique. Traverser la Libye sur une telle distance exposerait les migrants à des risques d'arrestations, de violences ou encore de détentions.

Pas d'interceptions en mer

Mais d'autres facteurs expliqueraient ce choix. Dans l'est de la Libye, les opérations d'interceptions en mer sont rares. Alors qu'environ 100 000 migrants ont été interceptés au large des côtes libyennes et renvoyés dans le pays depuis 2017, date de la signature d'un accord entre la Libye et l'Italie pour lutter contre l'immigration illégale, ces opérations se concentrent dans l'Ouest. L'accord a d'ailleurs été signé uniquement avec le gouvernement de Tripoli, reconnu par la communauté internationale, qui contrôle l'ouest du pays.

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"L'Est est beaucoup moins développé sur ces questions-là", commente une source proche du terrain, qui préfère garder l'anonymat. "Personne ne coordonne d'opérations de recherche et de sauvetage dans cette zone. Les migrants naviguent calmement au milieu de la nuit et ne reviennent pas."

Par ailleurs, les bateaux quittant ce rivage se retrouvent rarement en situation de détresse, observe cette même source. Ils sont plus massifs et plus adaptés à des traversées de plusieurs jours en mer, contrairement aux petites embarcations quittant le rivage Ouest. N'étant pas en détresse, ils n'ont pas besoin d'appeler à l'aide et passent régulièrement sous les radars, un bon nombre arrivant de leurs propres moyens en Italie.

En Calabre, InfoMigrants avait rencontré, au mois de septembre, plusieurs Égyptiens partis de la ville de Tobrouk et arrivés dans les eaux italiennes après parfois cinq jours de navigation sans avoir été secourus.

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D'Ouest en Est, le prix d'une traversée double

Revers de la médaille : ces trajets coûtent plus cher, environ le double du montant d'une traversée qui part de la zone Ouest. Une logique financière : plus la traversée est sécurisée et plus les chances de succès sont grandes, au plus les migrants paient cher.

Dans le cas de l'embarcation arrivée en Crète, ce sont majoritairement des Syriens qui se sont donc acquittés de cette somme pour rejoindre l'Europe. Une communauté minoritaire en Libye.

Selon le Haut Commissariat aux réfugiés de l'ONU (HCR), il y a actuellement 15 946 réfugiés et demandeurs d'asile syriens présents dans le pays. Selon l'Observatoire libyen des droits de l'Homme, environ 300 Syriens sont actuellement détenus dans des centres de détention dans l'ouest de la Libye.

Ces populations sont attirées en Libye par plusieurs raisons, explique Caroline Gluck, porte-parole du HCR en Libye : "les opportunités de travail, la présence de membres de leur communauté sur place, ou encore le fait que les migrants n'y vivent pas dans des camps [en comparaison, en Jordanie, les autorités ont installé des camps pour loger les migrants, et au Liban, les campements sont informels mais légion, ndlr]."



Leur arrivée dans le pays se fait généralement par voie aérienne, via des vols depuis Damas ou Beyrouth vers Benghazi. La compagnie syrienne Cham Wings Airlines, qui opère ces liaisons, allèche d'ailleurs les clients dans des posts Facebook où elle fait de la réclame pour des billets d'avion avec visa pour la Libye inclus. De quoi attirer de nouveaux candidats à l'exil. "Bien sûr, une fois en Libye, étant donné la position géographique du pays, certains Syriens sont tentés de traverser vers l'Europe", observe Caroline Gluck.

 

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