Alieu Jalloh dans la résidence temporaire gérée par l’association des usagers de la PADA. Crédit : Yoram Melloul / RFI
Alieu Jalloh dans la résidence temporaire gérée par l’association des usagers de la PADA. Crédit : Yoram Melloul / RFI

Arrivé en France fin 2017, Alieu Jalloh se bat pour les droits des demandeurs d’asile à Marseille. Marqué par le mauvais accueil fait par la France, il met en place des solutions simples et efficaces pour répondre à leurs besoins immédiats, notamment en matière de logement.

De notre correspondant à Marseille,

Quand Alieu Jalloh a une idée dans la tête, il va généralement jusqu’au bout. Depuis son arrivée en France, en 2017, le réfugié de 35 ans, natif de Kabala Town, en Sierra Leone, lutte pour trouver des solutions pour les demandeurs d’asile arrivés à Marseille. Lui-même a souffert de la mauvaise prise en charge de la France à l’encontre de celles et ceux venus chercher un refuge dans le pays. "Jamais je n’aurais imaginé la France comme ça ! Pour moi, c'était le pays des droits de l’Homme. Mais quand je suis arrivé ici, mes droits n’ont pas été respectés", s’indigne-t-il.

En 2017, contraint de quitter la Sierra Leone, il traverse le continent africain puis la Méditerranée et arrive en Italie. Malade, il y passe cinq mois avant de se diriger vers la France et Marseille. Dans la deuxième ville de France, il ne connaît personne et alterne entre la rue et des hébergements d’urgence. "J’étais déprimé et malade. Je ne pouvais pas me reposer en vivant dans la rue. Dans les hébergements d’urgence, on n’avait pas le droit de rester à l’intérieur la journée. Être dehors, dans le froid, en étant malade…Tout ça, c'était de la souffrance. J’ai même eu des idées suicidaires."

"Nous n’avions plus rien à perdre"

Alieu Jalloh trouve un studio en février 2018. Il le loue avec un ami à un marchand de sommeil qui se présente comme le propriétaire. Huit mois plus tard, les forces de l’ordre sonnent à sa porte. "La police nous a dit que le bâtiment n’était pas sécurisé. Elle a fait monter tout le monde dans des bus. Ceux qui avaient un bail, ont été emmenés à l’hôtel. Les autres, comme nous, dans un gymnase. Cela faisait quand même autour de cinquante personnes."

Le soir de leur arrivée, un policier entre dans le gymnase. "Il nous a dit : 'Demain matin tout le monde doit partir.' Partir, mais pour aller où ? On nous avait expulsés du bâtiment pour des raisons de sécurité. Et là, on nous explique qu’on doit dormir à la rue. En quoi est-ce plus sûr ?"

La cinquantaine de délogés refuse de bouger et crée le collectif Dahdah, du nom de la rue où se trouvaient les logements. "On a dit : 'On ne sort pas du gymnase, si on n’a pas d’endroit où dormir'", se rappelle Alieu Jalloh.

Le collectif organise des manifestations, et médiatise sa cause, porté par la force du désespoir. "On était fatigués. Nous n’avions plus rien à perdre", se souvient le Sierra-Léonais. C’est une victoire. La préfecture accepte de prendre en charge les délogés et les accueille dans des hôtels.

En 2019, plusieurs membres du collectif Dahdah sont victimes des dysfonctionnements de ce qui était alors appelé la Plateforme d’accueil des demandeurs d’asile (Pada), devenue depuis Structure de premier accueil des demandeurs d’Asile (Spada), la structure qui s’occupe de la prise de rendez-vous des demandeurs d’asile auprès de la préfecture et de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII).

Résidence temporaire pour demandeurs d’asile

Alieu Jalloh co-fonde alors l’association des usagers de la Pada, la seule en France exclusivement composée d’actuels et anciens demandeurs d’asile. Elle compte aujourd’hui 500 membres de 28 nationalités différentes.

L’association tient chaque semaine une permanence juridique et prépare les demandeurs d’asile aux entretiens de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). "Il y a des gens qui arrivent sans parler français ou anglais, qui n’ont pas été à l’école. Comment peuvent-ils s’en sortir seuls ? Nous, on parle plusieurs langues d’Afrique." Et surtout, les membres de l’association connaissent les attentes des demandeurs d’asile. "Les gens n’ont pas besoin de me parler, je sais ce qu’ils traversent. Je l’ai vécu moi-même, explique le réfugié. Ils sont à l’aise parce qu’on est entre nous. Ils peuvent nous raconter leurs histoires. On est passés par là."

Traumatisé par son passage à la rue, il se bat aussi pour que les demandeurs d’asile aient accès au logement. Il ne veut pas "que d’autres personnes vivent la même situation". La plupart de ceux qui arrivent n’ont pas de toit. "75% de nos adhérents vivent dans la rue ou dans un squat", explique Alieu Jalloh. En juin 2021, avec l’association des usagers de la Pada, il empêche l’expulsion de quarante membres de l’association entrés dans un bâtiment du centre-ville, propriété de l’Établissement public foncier.

Alieu Jalloh, accompagné par des associations locales, démarre des négociations avec le propriétaire, l’État et la mairie, pour faire de ce squat un logement temporaire pour les demandeurs d’asile. "Il ne suffit pas de s’indigner, ou de s’opposer. Il faut savoir être pragmatiques et trouver des solutions concrètes pour éviter que les gens ne meurent dans la rue", détaille-t-il.

C’est une nouvelle victoire. En octobre 2022, un bail est signé avec le soutien de l’État. Les habitants restent légalement dans le bâtiment. Ils s’engagent à le quitter le 31 mars 2023, le temps de se stabiliser et d’organiser leur demande d’asile.

Ce projet de résidence temporaire fait du bruit. "Je suis invité dans plusieurs villes de France pour partager mon expérience avec d’autres demandeurs d’asile", explique Alieu Jalloh. Il se bat pour que d’autres bâtiments vides puissent accueillir des demandeurs d’asile à Marseille, et partout en France.

 

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