En Allemagne, 80 % des adultes ayant fui la guerre en Ukraine sont des femmes / Photo : Bernd Settnik/dpa/picture alliance
En Allemagne, 80 % des adultes ayant fui la guerre en Ukraine sont des femmes / Photo : Bernd Settnik/dpa/picture alliance

Les femmes représentent l’immense majorité des adultes ayant fui la guerre. Kateryna pensait ne partir de Kharkiv que quelques semaines. Aujourd’hui, elle vit depuis un an en Allemagne. Elle veut rentrer cet été, pour retrouver son mari et de ses parents, restés en Ukraine.

"Que souhaitez-vous boire ?", demande la serveuse d’un café tendance d’Aix-la-Chapelle, dans l’ouest de l’Allemagne. Pour Irina, ce sera un chai latte avec du lait d’avoine. Kateryna, elle, commande un chocolat chaud. "Vous prenez aussi du lait d’avoine ?", lui lance la serveuse. 

Irina, originaire de l’ouest de l’Ukraine, vit depuis 25 ans en Allemagne. Elle traduit la question à Kateryna, arrivée de Kharkiv en avril 2022, au début de l’invasion russe. Elle fait partie de la poignée de femmes soutenues par l’association des Ukrainiens d’Aix-la-Chapelle qui ont accepté de se confier à InfoMigrants. 

Les deux femmes se mettent à rire. Pour le chocolat chaud de Kateryna, ce sera du "lait normal", selon ses mots. La séquence représente tout le fossé culturel qu’elle ressent depuis près d’un an en exil, depuis qu’elle a quitté l’Ukraine avec ses deux enfants âgés de 16 et 9 ans.

"C’est ce genre de choses qui me manquent en Ukraine. J’ai un éleveur qui me ramène ma bouteille de lait frais le matin et la pose devant ma porte. La nourriture me manque. On n’a pas de lait d’avoine à Kharkiv, que du lait de vache", explique-t-elle, amusée.  

"En Ukraine, on mange surtout des pommes de terre et du sarrasin. J’ai dormi dans un grand hall avant de trouver un logement en Allemagne. On nous servait des pâtes tout le temps. On a mis du temps à s’y habituer."

Irina (à gauche) et Kateryna se sont confiées dans un café d'Aix-la-Chapelle / Photo : Marco Wolter
Irina (à gauche) et Kateryna se sont confiées dans un café d'Aix-la-Chapelle / Photo : Marco Wolter


>> A lire aussi : Réfugiées d’Ukraine : "Je n’ai plus de maison, je n’ai plus de chez-moi" (2/3)

Kateryna vit désormais dans un deux pièces à Aix-la-Chapelle. "Dans le même immeuble vivent deux autres femmes d’Ukraine, un Japonais et des Syriens. C’est très international." Près des trois quarts des réfugiés ukrainiens en Allemagne ont emménagé dans des logements privés et plus de la moitié d'entre eux les occupent seuls ou avec des membres de leur famille. C’est ce qui ressort d’une vaste étude menée par plusieurs grands centres de recherche dont l'Institut de recherche sur le marché du travail et la formation professionnelle (IAB) ainsi que par les services de l’immigration allemands (Bamf).

Allers-retours

Comme beaucoup d’Ukrainiens qui ont fui au début de la guerre, Kateryna pensait ne partir que quelques semaines, laissant derrière elle son mari et ses parents. Aujourd’hui, elle vise l’été pour rentrer. 

La loi permet par ailleurs aux réfugiés ukrainiens de quitter le territoire allemand pour plusieurs mois, sans perdre leur statut de protection en Allemagne. 

Certains Ukrainiens semblent faire des allers-retours pour voir leurs proches selon bon nombre de récits. Mais pour Kateryna, il en est hors de question, bien que Kharkiv ne soit plus sous occupation russe.

"Je ne peux pas rentrer voir mon mari. C’est très cher de voyager avec deux enfants, et je ne peux pas les laisser seuls ici. Et puis, c’est dangereux. Il en est hors de question."

Kateryna retient ses larmes. Elle téléphone avec son mari tous les jours. Contrairement à d’autres femmes qui disent que le sujet est devenu tabou, elle "parle de la guerre" avec lui.

"Je pense que rentrer pour se voir quelques jours seulement serait très douloureux. Je n’imagine pas devoir repartir et voir mon mari rester là-bas. J’ai réussi à penser mes plaies ici. Je ne veux pas les rouvrir", conclut Kateryna.

"On nous avait dit qu’il fallait être prêt pour un marathon"

En Allemagne, Kateryna a trouvé de l’aide et du réconfort au sein d’une chorale de femmes formée par l’association des Ukrainiens d’Aix-la-Chapelle.  

L’organisation a été créée par des bénévoles dès les premiers jours de la guerre. Irina Vasilkevic, 48 ans, fait partie des cadres de l’organisation. Elle et son mari sont informaticiens. Ils sont arrivés en Allemagne au début des années 2000, alors que le pays manquait déjà à l’époque de main d’œuvre qualifiée dans ce secteur. 

"Rien n’est plus comme avant pour moi", explique-t-elle, au bout d’un an d’engagement. Après l’urgence des premières semaines de guerre s’est installé un quotidien "tout aussi intense" mais plus organisé, fait de cours de langues et d’aide à l’intégration. Elle dit avoir appris à faire des pauses pour se protéger. Au début, Irina était joignable en permanence. Aujourd’hui, il lui arrive de couper son téléphone. "J’ai appris à dire non et je n’ai plus honte de dire stop quand je n’en peux plus. On nous avait dit qu’il fallait être prêt pour un marathon, et non pas pour un sprint. Je ne veux pas faire de pause, je veux que cela s’arrête." 

Irina a observé beaucoup de changement dans son cercle d’amis. "Nombre de mes amis sont Russes ou russophones et il existe une tension. J’ai perdu certains de ces amis pour des raisons politiques. En revanche, j’ai fait beaucoup de nouvelles rencontres qui ne se seraient jamais produites dans ma vie d’avant." 

Kateryna est l’une de ces nouvelles rencontres. Irina donne des cours d’allemand à son fils. Dans la chorale, "les gens arrivent et partent, mais c’est normal. Elles s’occupent des leurs enfants et font du babysitting quand l’une a un rendez-vous quelque part. Elles s’appellent tous les soirs entre elles pour prendre des nouvelles. Ces femmes sont seules. Ça doit faire peur de se retrouver seule dans un appartement, dans un autre pays", raconte-t-elle. 

La chorale des femmes formée par les Ukrainiens d'Aix-la-Chapelle s'est déjà produite sur scène / Photo : Irina Vasilkevic
La chorale des femmes formée par les Ukrainiens d'Aix-la-Chapelle s'est déjà produite sur scène / Photo : Irina Vasilkevic


Partir ou rester

Pour une grande partie des femmes réfugiées avec des enfants en Allemagne, le partenaire se trouve en Ukraine ou dans un pays tiers.

La dynamique des réfugiés ukrainiens à cela de particulier, que la question du retour à la fin espérée de la guerre pèse sur l’intégration. Selon l’étude de l’IAB et du Bamf, près d’un tiers de Ukrainiens réfugiés en Allemagne veulent rentrer chez eux à la fin de la guerre. Un autre tiers souhaitent rester en Allemagne pour toujours ou plusieurs années.

"Les femmes qui veulent repartir s’intègrent moins. Elles suivent le mouvement, prennent des cours de langue, mais ne prennent pas racine ici. Elles ne font pas de plans."

D’autres femmes, souvent plus jeunes et ayant moins d’attaches, sont venues pour rester en Allemagne. "Elles ont un autre comportement pour pouvoir s’intégrer et se construire un avenir.", constate Irina. Elle ajoute que "certains ont toujours voulu quitter l’Ukraine et ont en quelque sorte profité la guerre pour partir." 

Il existe également une certaine tension entre les femmes qui sont venues seules, leur mari ou fils étant restés en Ukraine au nom de la mobilisation générale des hommes entre 18 et 60 ans, et celles qui sont arrivées en Allemagne avec leur partenaire.

"Mais même là, c’est très complexe. Je connais une famille qui a vécu pendant deux semaines dans une cave pendant l’occupation, avec leurs enfants, à côté de cadavres. La nuit, ils cherchaient des restes de nourriture dans les maisons détruites. Le père a fui avec sa famille et est ici. Mais il faut le voir. Cet homme est une épave, il ne ferme pas l’oeil de la nuit, par peur. Il ne dort qu’en journée." 

Kateryna dit prier pour la fin de la guerre. Ici, une église détruite à Kharkiv, sa ville d'origine / Felipe Dana/AP/picture alliance
Kateryna dit prier pour la fin de la guerre. Ici, une église détruite à Kharkiv, sa ville d'origine / Felipe Dana/AP/picture alliance


Fière d'être Ukrainienne

De son côté, Kateryna insiste sur le fait que les Ukrainiens "ne sont pas des immigrés. On n’est pas là depuis assez longtemps. Je suis contact avec d’autres Ukrainiens un peu partout, que ce soit en République tchèque, en Autriche, en France, en Pologne, à Karlsruhe en Allemagne. Certains veulent rentrer, d’autres se voient rester."

"Je ne vois pas non plus de perspective pour mon mari s’il venait à me rejoindre à la fin de la guerre. Plus jeune, on aurait peut-être réfléchi à redémarrer une vie ici. Mais à mon âge, je suis trop vieille pour commencer un nouveau travail et trop jeune pour partir à la retraite." 

Alors elle concentre ses efforts sur ses enfants. "Mon fils, qui va avoir 17 ans, pourrait profiter de son niveau d’allemand pour revenir en Allemagne plus tard et y faire des études ou trouver un travail. Si je n’ai pas de perspective pour moi, je vois un avenir pour eux ici."

En Ukraine, Kateryna travaillait dans l’industrie du textile et de la mode. Quand on lui demande comment elle trouve le style vestimentaire des Allemands, elle sourit. "La façon dont les Allemands s’habillent est bien plus simple et épurée. Il y a moins de chichi que chez nous. J’ai l’impression qu’ils ne font pas semblant et sont ce qu’ils portent. Mais je n’ai pas vraiment eu à adapter mon style. En Ukraine, je ne fais pas partie des femmes qui en font trop", assure-t-elle, en jetant un regard complice à Irina.

Kateryna est fière d’être ukrainienne. C’est pour cela qu’elle a accepté de se confier, pour pouvoir "raconter l’Ukraine". Elle est constamment branchée sur l’actualité dans son pays. "Je chante, je pleure, je prie et ça me permet d’aller mieux. Nous sommes des Ukrainiennes, s’amuse-t-elle. Nous sommes dépressives et pleurons à la maison, puis on prend une douche, on mange un bout, on sort et la vie continue. J’ai toujours rêvé de voir le monde et voyager, mais j’ai surtout toujours voulu vivre chez moi, à Kharkiv." 

 

Et aussi