Des migrants attendent leur transfert à Port-Empédocle, en Sicile / Photo : Alessandro Puglia
Des migrants attendent leur transfert à Port-Empédocle, en Sicile / Photo : Alessandro Puglia

Koné Bakary a perdu sa femme, Fatoumata Bamba, décédée à l’hôpital sur l’île italienne de Lampedusa. Les deux Ivoiriens avaient quitté la Tunisie ensemble pour espérer rejoindre l’Europe. Aujourd’hui, Koné se retrouve seul, en Italie.

Koné Bakary et sa femme Fatoumata Bamba étaient arrivés à Lampedusa le matin du 18 février. Le couple venait de traverser la mer Méditerranée depuis la ville tunisienne de Sfax, à bord d’une petite embarcation, aux cotés d’une vingtaine de migrants d’Afrique subsaharienne.

Fatoumata Bamba, 25 ans, décèdera le jour même, dans un hôpital de l’île italienne. Son cercueil a été transporté de Lampedusa vers un village du sud de la Sicile, près d’Agrigente.

C’est là qu’InfoMigrants a rencontré Koné Bakary, 29 ans. Assis sur une chaise, il a le regard perdu dans le vide. Au bout de quelques minutes, il finit par trouver la force de raconter les circonstances de ce drame.

Koné Bakary | Photo : Alessandro Puglia
Koné Bakary | Photo : Alessandro Puglia


Manque d'oxygène

"Elle est morte par manque d'oxygène, elle était asthmatique", explique Koné Bakary. "Lorsque nous sommes arrivés à Lampedusa, ma femme a eu des problèmes d'asthme. J'ai essayé de l'aider, puis la police a appelé l'ambulance pour l’emmener à la clinique de Lampedusa. Lorsqu'elle est arrivée, les médecins lui ont dit qu'elle avait seulement besoin de se reposer."

Ce jour-là, dans le centre d’accueil pour migrants, plus de 3 600 personnes sont rassemblées dans un espace prévu pour 400. "Les gens dormaient dehors sans couverture, il n'y avait pas assez de nourriture pour tout le monde, les conditions sanitaires étaient terribles", soulignent les migrants présents sur place dans les témoignages recueillis au centre par l'association italienne ASGI, qui assure notamment du conseil juridique pour les migrants.

Le jeune homme se souvient des enfants en pleurs pendant qu'il tentait de soigner sa femme : "Ils pleuraient et pleuraient et personne ne les aidait".

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Le centre d'accueil de Lampedusa, en février 2023 | Photo : ASGI
Le centre d'accueil de Lampedusa, en février 2023 | Photo : ASGI


A 14 heures, Fatoumata arrive à l'hôpital de Lampedusa. Selon plusieurs sources, l’établissement est souvent en rupture de médicaments et sous-équipé.

"J'ai dit au médecin que ma femme avait besoin d'oxygène, lui expliquant qu'elle souffre d'asthme, mais le médecin m'a dit qu'il ne s'agissait pas d'un problème respiratoire et que je n'avais pas de certificat médical pour le prouver", explique Koné.

A 19h50, Fatoumata est allongée sur le sol. Des ambulanciers tentent de la réanimer, mais il était trop tard.

Ouverture d’une enquête

Le procureur d'Agrigente, Salvatore Vella, a ouvert une enquête sur la mort de Fatoumata Bamba et ordonné des analyses sur son corps. C’est la raison pour laquelle sa dépouille a été rapidement transférée vers la Sicile.

Avant le départ pour Porto Empedocle, Sœur Ausilia, une religieuse qui aide les migrants dans le besoin à Lampedusa, a déposé des fleurs sur le cercueil de Fatoumata et a prié.

Koné, qui a vu sa femme mourir sous ses yeux, veut que la vérité soit faite. Pour lui, il est clair que "Fatoumata aurait pu être sauvée".

Les deux se sont mariés très jeunes dans un village près d'Abidjan, en Côte d'Ivoire. Lorsqu’il quittent la Côte d'Ivoire en 2020, ils partagent le rêve d'une vie meilleure en Europe. "Fatoumata était toujours si belle", se souvient Koné.

Fatoumata and Koné ensemble à Lampedusa | Photo : privée
Fatoumata and Koné ensemble à Lampedusa | Photo : privée

Naufrage de Crotone

La mort de Fatoumata Bamba est survenue à peine deux semaines avant le tragique naufrage d’un bateau de migrants au large de la Calabre, coûtant la vie à au moins 70 personnes, dont de nombreux enfants.

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Les ONG de recherche et de sauvetage en Méditerranée disent s’attendre à une augmentation de ces naufrages suite à l’adoption d’un décret-loi par le gouvernement de Giorgia Meloni en janvier. Les nouvelles règles interdit aux navires humanitaires d'effectuer des sauvetages "multiples" avant de regagner le rivage.

Ainsi, bien qu’un grand navire de sauvetage comme le GeoBarents de Médecins sans frontières peut secourir entre 500 à 600 personnes, il est désormais contraint de se rendre immédiatement dans un port désigné par les autorités italiennes après le premier sauvetage, même si celui ne concerne que quelques migrants.

Actuellement, ces ports se situent essentiellement sur les côtes du centre et du nord de l'Italie, plutôt que dans le sud, ce qui allonge considérablement le trajet pour les navires humanitaires. Ces derniers sont ainsi obligés de délaisser leur zone de surveillance, augmentant le risque de naufrages.

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Selon les données du ministère italien de l’Intérieur, environ 14 500 migrants sont arrivés sur les côtes italiennes depuis le débit de l’année, contre près de 5 500 au cours de la même période l'année dernière.

La route tunisienne est particulièrement surveillée à cette époque de l'année. D’après une récente enquête de la justice d'Agrigente, l'utilisation de bateaux en fer en mauvais état - comme celui sur lequel Fatoumata Bamba et Koné Bakary ont voyagé - sont de plus en plus utilisés par les trafiquants depuis les ports tunisiens.

En 2022, environ 21 500 personnes ont été interceptées par les garde-côtes libyens et renvoyées dans des centres de détention en Libye.

À l'heure actuelle, il n'existe pas de données officielles sur le nombre de migrants renvoyés en Libye ou en Tunisie en 2023.

 

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