Un jeune migrants en atelier d'art plastique, au centre  d’hébergement d’urgence d'Ivry-sur-Seine. Crédit : Anne-Diandra Louarn
Un jeune migrants en atelier d'art plastique, au centre d’hébergement d’urgence d'Ivry-sur-Seine. Crédit : Anne-Diandra Louarn

Première véritable rentrée des classes à l’école du centre d’hébergement d’urgence pour migrants d’Ivry-sur-Seine. L’établissement va désormais fonctionner à plein régime et accueillir des dizaines d’élèves de 5 à 18 ans. L’objectif : donner le goût de l’école et des valeurs républicaines à ces enfants qui ont fui la misère ou la guerre.

“Ça c’est la Tour Eiffel. Et ça c’est la pyramide du Louvre. Je dessine parce que c’est joli. C’est ici, à Paris.” Le jeune Idriss* a environ huit ans. Comme tous les enfants de France, il compte les jours avant la rentrée des classes 2017. “Je n’ai pas peur du tout! Je veux aller à l’école”, fanfaronne-t-il, dans un français approximatif, mais plus que déterminé.

Idriss fait partie de la soixantaine d’enfants qui fera sa rentrée à l’école du centre d’hébergement d’urgence pour migrants d’Ivry-sur-Seine, en banlieue parisienne, où sont accueillies environ 400 personnes, exclusivement des familles et des femmes seules. Ouvert depuis janvier dernier, le site abritait jusqu’à présent trois salles de classe de fortune, improvisées dans des chambres prêtées par Emmaüs, gestionnaire du site.

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“Le centre met en œuvre l’obligation légale d’instruction en scolarisant les enfants, dans le cadre d'un partenariat avec l'Éducation nationale. Ils bénéficient d'une scolarité adaptée, assurée par des enseignants volontaires”, souligne Emmaüs, précisant qu’une demi-journée par semaine était même consacrée aux activités sportives, culturelles et artistiques.

“On ne leur demande pas de laisser leur passé à la porte”

“L’apprentissage est plus facile quand ils sont bien ici. Notre mission c’est qu’ils se sentent bien”, affirme Stéphane Paroux, coordinateur de cette école où quatre professeurs de l’Éducation nationale ont été dépêchés par les rectorats de Paris et Créteil. “Contrairement aux années 1980, on ne leur demande pas de laisser leur passé et leurs histoires à la porte. Certains sont traumatisés”, poursuit-il. Majoritairement Afghans, Somaliens, Soudanais et Érythréens, ces enfants ont fui la famine ou la guerre dans des conditions souvent glaçantes et dangereuses.

La cour de rcration est en train dtre finalise dans la nouvelle cole du centre dhbergement dIvry Crdits  Anne-Diandra Louarn

Dans les couloirs, on s’active. Tout doit être prêt pour le lundi 4 septembre, jour de la première vraie rentrée des classes de l’établissement qui aura lieu en présence de la maire de Paris, Anne Hidalgo. Bénévoles et employés finissent de monter les bureaux, de placer les derniers meubles, on accroche aussi l’alphabet au mur ainsi que quelques souvenirs des activités estivales. Les visages, en noir et blanc, des anciens élèves passés par le centre trônent fièrement sur les portes. “En accrochant ces photos, on veut montrer aux nouveaux qu’il y en a d’autres comme eux qui sont passés par là, qu’ils ne sont pas seuls”, explique Stéphane Paroux.

Et puis il y a la cour de récréation qui s’apprête à recevoir son toboggan. “Elle n’est pas très grande, mais on est contents car avant, les pauses c’était dans les chambres. On n’avait pas de lieu de récréation sécurisé”, raconte Stéphane Paroux.

Des photos danciens lves de lcole accroches aux murs et aux portes des salles de classe Crdits  Anne-Diandra Louarn

De 3 à 8 ans pour un niveau équivalent à un natif

Répartis en trois groupes d’âges, de 5 à 18 ans environ, les élèves étudient ensemble, tous niveaux de français confondus. Certains s’en sortent déjà bien. Pour d’autres c’est une découverte totale. “Le but c’est d’enseigner les rudiments du français scolaire. Par exemple : ‘table’, ‘chaise’ ou encore ‘carnet de correspondance’, un mot qu’on n’utilise qu’en France !”, s’amuse Stéphane Paroux. Il est avant tout question “d’apprendre à devenir élève”, de comprendre les codes sociaux français, “de les préparer au mieux à poursuivre leur scolarité dans le système français”, résume-t-il. Lever le doigt pour s’exprimer, rester assis le temps de la classe ou encore savoir tracer une ligne droite sont autant de défis pour ceux qui, sur la route migratoire depuis des mois voire des années, n’ont jamais mis les pieds à l’école.

Mais le temps presse. Selon Emmaüs, les pensionnaires du centre d’Ivry restent en moyenne, en ce moment, un mois et demi avant d’être placés dans des logements de plus long-terme et de devoir affronter la vraie jungle scolaire. “On estime qu’il faut trois à cinq voire huit ans pour que l’élève ait un niveau équivalent à un natif, donc quand ils sortent de notre école, ils sont un peu armés mais pas complètement prêts non plus”, regrette Stéphane Paroux.

Stphane Paroux coordinateur de lcole Crdits  Anne-Diandra Louarn

Laïcité et interdiction du port du voile

Autre défi de taille, la culture. À commencer par la notion du port du voile interdit, qu’il est souvent difficile de faire entendre. “On doit expliquer aux élèves que la laïcité est une liberté. Pour certains, c’est très dur car le voile est un signe de respect pour eux. Nous avons eu une jeune fille qui n’est pas venue à l’école pendant 48 heures, elle ne pouvait pas se séparer de son voile. Pourtant sa famille était d'accord”, se souvient Stéphane Paroux qui décrit une jeune fille polyglotte, très assidue et brillante.

Étant directement sur le lieu de vie des élèves, l’équipe pédagogique a pu facilement aller parler à l’élève pour régler le problème et l’aider à surmonter le choc culturel. “Ils aiment l’école, ils en redemandent ! Quand les profs se réunissent le mardi après-midi, il n’est pas rare de voir un jeune pointer le bout de son nez et frapper à la porte : 'School? École?'. Ils sont demandeurs”, se réjouit-il.

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Prochaine étape : prolonger l’expérience de l’enseignement avec des cours pour adultes. Enseignants, associatifs et coordinateurs sont actuellement en pourparlers pour concrétiser l’initiative dans les prochaines semaines. “Nous avions récemment 18 femmes enceintes au centre. On pourrait leur apprendre un français spécialisé, le vocabulaire dont elles ont besoin, les aider à comprendre les rouages du système de santé en français. Les idées ne manquent pas !”, s’exclame Stéphane Paroux, impatient de voir son “laboratoire pédagogique” prendre une nouvelle dimension.

Sur les murs de lcole du centre dhbergement durgence pour migrants dIvry Crdits  Anne-Diandra Louarn

* prénom modifié par souci d'anonymat

 

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