Un soldat bulgare répare la clôture à la frontière avec la Turquie. Crédit : EPA
Un soldat bulgare répare la clôture à la frontière avec la Turquie. Crédit : EPA

La frontière entre la Turquie et la Bulgarie est de plus en plus le théâtre de refoulements illégaux et de violences contre les exilés. InfoMigrants s'est rendu sur place.

"Des personnes ont été tuées, d’autres gravement blessées, d'autres encore refoulées et sont mortes dans la neige en Turquie... Il y a eu de nombreux cas de mauvais traitements physiques, qui ont parfois entraîné la mort. L’utilisation d’armes à feu fait également des victimes", énumère Krassimir Kanev, président du Comité Helsinki bulgare (BHC), une ONG de défense des droits de l’Homme. Le militant parle ici de la situation à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie.

En 2022, plus de 87 000 migrants ont été renvoyés lors de quelque 5 300 refoulements à la frontière bulgaro-turque, soit presque deux fois plus de personnes qu'en 2021, selon les chiffres cités par le Comité Helsinki. En 2020, l'ONG avait rapporté un peu plus de 15 000 personnes refoulées par les autorités bulgares. Le nombre réel de renvois illégaux serait toutefois encore plus élevé.

Refoulements en forte hausse

Les refoulements sont interdits dans le droit européen et international, car ils violent la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés.

Lors d’interviews réalisées entre juin et août 2023, des migrants, travailleurs humanitaires et experts en droits de l'Homme ont également confirmé à InfoMigrants que la violence à l'encontre des exilés et les refoulements à la frontière bulgaro-turque ont augmenté ces deux dernières années.

Le gouvernement bulgare assure toutefois que "des contrôles ont été effectués après des signalements de refoulements faits par des étrangers qui tentaient de franchir illégalement la frontière de l'État bulgare. Les vérifications ont conduit à la conclusion qu'il n'y avait aucune preuve de violence physique."

Un porte-parole du ministère a précisé à InfoMigrants qu’"il convient de noter que de nombreuses allégations de soi-disant refoulements sont infondées".

Les autorités frappent, dépouillent, volent et tirent sur les migrants

Et pourtant, les témoignages en ce sens affluent. L’an dernier, quelque 700 migrants ayant franchi la frontière bulgaro-turque ont été reçus au centre de l’ONG Mission Wings dans la ville de Stara Zagora.

"Les migrants rapportent des pratiques comme le déshabillage, le vol d'effets personnels, de téléphones et d'argent, des coups de matraque, de l’intimidation avec des chiens policiers et des détentions illégales allant de 24 à 72 heures dans des locaux non réglementés", explique la directrice de Mission Wings, Diana Dimova.

L’ONG s’est également rendue en Turquie pour recueillir les témoignages de dizaines d'exilés qui racontent avoir été maltraités et repoussés.

Sofia Bahudela, employée à Caritas Bulgarie, rapporte également l'histoire d'Ali Husseini, un jeune homme qui avait obtenu un statut de protection en Bulgarie. Lorsqu'il s'est rendu à la frontière pour retrouver son frère en 2022, il a été déshabillé, battu, dépouillé puis renvoyé vers la Turquie. Après une semaine d'entretiens avec un avocat et un voyage à Istanbul, il a pu retourner en Bulgarie, mais a dû attendre cinq mois supplémentaires pour obtenir une nouvelle carte d'identité. Son frère, quant à lui, a été expulsé de Turquie vers l'Afghanistan.

Dans une autre affaire, le gouvernement bulgare a rejeté à plusieurs reprises les accusations selon lesquelles ses gardes-frontières auraient tiré sur un jeune réfugié syrien en octobre 2022, alors qu'une vidéo publiée deux mois après l'incident montre un homme se faisant tirer dessus à la frontière bulgaro-turque.

La vidéo avait été publiée dans le cadre d’une enquête conjointe menée par plusieurs médias européens au sein de Lighthouse Reports, une organisation pionnière du journalisme collaboratif basée aux Pays-Bas. L'enquête de Lighthouse Reports conclut que des réfugiés non armés ont été visés par des tirs en provenance de positions de la police des frontières bulgares.

Maria Cheresheva, une journaliste bulgare basée à Sofia, a participé à l'enquête. Depuis, elle s'est vu refuser l'accès à la frontière à de nombreuses reprises. Elle affirme qu’"il n'y a eu aucune information ni aucun progrès dans cette enquête. La frontière est pourtant une zone très surveillée. Nous sommes curieux de savoir pourquoi, après les démentis des autorités des deux pays, aucun progrès n'a été réalisé autour de cette enquête, qui a été largement diffusée dans les grands médias européens".


La journaliste bulgare Maria Cheresheva est vice-présidente de l'Association des journalistes européens de Bulgarie et a participé à l'enquête de Lighthouse Reports sur les mauvais traitements infligés aux migrants en Bulgarie, le 23 juin 2023. Crédit : Sou-Jie van Brunnersum/InfoMigrants
La journaliste bulgare Maria Cheresheva est vice-présidente de l'Association des journalistes européens de Bulgarie et a participé à l'enquête de Lighthouse Reports sur les mauvais traitements infligés aux migrants en Bulgarie, le 23 juin 2023. Crédit : Sou-Jie van Brunnersum/InfoMigrants


Des refoulements en chaîne

Hamid Khoshseiar est traducteur et coordinateur au sein de l’ONG de défense des droits de l’Homme Mission Wings à Harmanli, au sud de la Bulgarie, près de la frontière turque. Il travaille avec les migrants du centre d'accueil de la ville. Il note que davantage de migrants ont cherché à rejoindre le territoire de l'Union européenne (UE) par la Bulgarie depuis le virage à droite pris par le gouvernement grec en 2019. Il relate a InfoMigrants les témoignages qu'il a recueillis.

"Nous avons beaucoup entendu parler de passages à tabac", explique-t-il. Les migrants effectuent souvent plusieurs tentatives. Certains d’entre eux lui ont raconté que des officiers bulgares, après avoir interpellé un groupe, "ouvraient une petite porte à la frontière et comme dans un tunnel, frappaient tous ceux qui passaient".


Hamid Khoshseiar est traducteur et coordinateur à la Fondation Mission Wings à Harmanli. L'Iranien est arrivé en Bulgarie en tant que réfugié en 2019, le 20 juin 2023. Crédit : Sou-Jie van Brunnersum/InfoMigrants
Hamid Khoshseiar est traducteur et coordinateur à la Fondation Mission Wings à Harmanli. L'Iranien est arrivé en Bulgarie en tant que réfugié en 2019, le 20 juin 2023. Crédit : Sou-Jie van Brunnersum/InfoMigrants


Lors de ses entretiens avec les migrants, l’ONG Mission Wings cherche notamment à connaître la couleur des vêtements portés par les forces de l’ordre impliquées dans les épisodes de violence. "Toutes les forces en présence sont impliquées. La police des frontières est en vert, la gendarmerie est habillée en bleu foncé et la police est en bleu. Toutes ces couleurs sont citées", assure Hamid Khoshseiar.

"Certains nous racontent que la police bulgare les a arrêtés et a commencé à les battre avant de les renvoyer vers la Grèce. Ensuite, la police grecque les a battus également avant de les renvoyer en Turquie. Ce sont des refoulements en chaîne."

Hausse des demandes d'asile

Dans le même temps, et malgré cette recrudescence des violences à la frontière on constate une hausse significative des demandes d'asile en Bulgarie. Boris Cheshirkov de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Sofia, affirme que la Bulgarie a reçu quelque 20 000 demandes d'asile en 2022, soit "le chiffre le plus élevé" depuis 30 ans.

Les principaux pays d'origine ont été la Syrie, l'Afghanistan et le Maroc. Cette tendance s'est poursuivie cette année. 

Le retour au pouvoir des Taliban en Afghanistan en 2021 et le conflit toujours en cours en Syrie sont l’une des explications. Dans le même temps, l’instabilité économique et politique en Turquie voisine, mais aussi les conséquences dévastatrices du tremblement de terre de février dernier à la frontière syro-turque incitent les Syriens qui vivaient auparavant en Turquie à franchir la frontière pour se rendre en Bulgarie.

"Par le passé, la migration depuis la Turquie se faisait beaucoup plus vers la Grèce que vers la Bulgarie", constate Krassimir Kanev, du Comité Helsinki. "Mais le gouvernement grec a pris des mesures pour patrouiller en mer. La frontière grecque est très bien protégée. La frontière terrestre avec la Turquie est plus courte. La frontière bulgare est aussi très difficile à protéger car elle passe par une montagne. Il est donc très difficile d'installer des technologies appropriées et de superviser l'ensemble de cette frontière."

La diffusion d’informations sur des refoulements violents pratiqués par les autorités grecques à la frontière gréco-turque participe également à cette réorientation des flux migratoires vers la Bulgarie.

*Le nom a été modifié

**Toutes les interviews ont été menées entre juin et août 2023, et les reportages sur le terrain en Bulgarie ont été réalisés entre le 18 et le 24 juin 2023.