Delphine Coulin a publié "Une fille dans la jungle" (Grasset), un roman sur des mineurs isolés dans l'enfer de Calais. Crédit : Julia Dumont.
Delphine Coulin a publié "Une fille dans la jungle" (Grasset), un roman sur des mineurs isolés dans l'enfer de Calais. Crédit : Julia Dumont.

La romancière et réalisatrice Delphine Coulin a publié "Une fille dans la jungle" (Grasset) dans lequel elle raconte l’histoire de six mineurs isolés dans l’enfer dans la jungle de Calais.

L’histoire d’"Une fille dans la jungle" (Grasset) commence lors du démantèlement de la jungle de Calais, en octobre 2016. Alors que les migrants sont envoyés dans des centres d’accueil et d’orientation (CAO), six jeunes exilés, tous mineurs, décident de rester à Calais. Ils refusent d’être séparés et arrachés à cette jungle de boue devenue leur territoire.

Obligés de se cacher, ils partagent le froid, la faim, la peur, la violence des passeurs mais aussi l’espoir de rejoindre l’Angleterre et d’une vie meilleure. Delphine Coulin raconte avec une précision chirurgicale la vulnérabilité de ces enfants privés de famille et d’école depuis des mois.

>> À lire : Que se passe-t-il pour les "mineurs non-accompagnés" qui arrivent en Europe ?

Son récit est entrecoupé de l’histoire de chacun, chargée de son lot de violences et d’humiliations. On découvre alors le parcours terrifiant de la courageuse Hawa, une Éthiopienne de 15 ans, du grand Milad et de son petit frère Jawad, d’Ibrahim et d’Ali, tous les quatre Afghans, mais aussi d’Elira, une jeune Albanaise meurtrie par la violence des hommes. Leur histoire est bouleversante.

Vos six personnages sont-ils le fruit de votre imagination ou bien sont-ils nés à travers des témoignages entendus ?

Mes personnages sont complètement inventés mais je tiens à ce que tout soit crédible donc j’ai beaucoup discuté avec les migrants de leur parcours et j’ai recroisé les informations que l’on m’a données.

J’ai choisi que mes personnages soient mineurs parce que le sort des enfants migrants me préoccupe beaucoup. Pour moi, ils représentent plus que des enfants. Ils incarnent la société que nous devons nous attendre à avoir plus tard. Les enfants migrants nous interrogent sur les hommes que nous les préparons à être demain.

Le personnage principal, Hawa, est une adolescente éthiopienne qui a quitté son pays pour échapper à un mariage forcé. Pourquoi avoir choisi de mettre une jeune fille au centre du roman ?

Parce que les femmes sont nombreuses à migrer et que l’on en parle moins, parce que cela me touche et parce que je trouve que, pour les femmes, la distinction entre migrant politique et économique a encore moins lieu d’être que pour les hommes. Vouloir être libre et échapper au mariage forcé me paraît être une raison plus que valable pour quitter son pays.

Je trouvais aussi qu'il était beau de raconter l’histoire d’une fille libre qui cherche sa place dans le monde. Hawa connaît la peur mais jusqu’au bout elle avance vers l’inconnu. Je pense que les femmes ont cette capacité-là, de savoir faire face à la peur.

Comment avez-vous travaillé pour écrire votre roman ?

Je n’ai pas vécu dans la jungle mais je suis allée plusieurs fois à Calais, surtout après le démantèlement en octobre 2016. Par ailleurs, j’ai été bénévole à la Cimade pendant trois ans et je suis toujours restée proche de ces questions-là. Je suis aussi restée en contact avec des bénévoles et des migrants.

Dans l’écriture, j’ai vraiment cherché à être à être le plus précise possible sur les sensations ressenties : une lumière, une odeur, une impression de saleté. Je n’ai pas cherché à me mettre à la place des migrants parce que je trouve qu’on leur vole la parole déjà trop souvent mais plutôt à être le plus possible à côté d’eux.

Mais même si j’ai recueilli de nombreux témoignages pour écrire les odyssées personnelles des personnages, aucun de mes interlocuteurs ne pourrait totalement se reconnaître dans mon roman.

Que pensez-vous de la manière dont la France accueille les migrants ?

Du côté du gouvernement, le discours et les faits se contredisent. Quand Emmanuel Macron a fait son discours d’ouverture à l’Onu en septembre dans lequel il a abordé le drame de la migration c’était très beau, mais, dans le même temps, Gérard Collomb [le ministre de l’Intérieur NDLR] envoie des policiers gazer l’eau et les aliments des migrants à Calais.

Pourtant, si nous les accueillons de manière digne, les migrants vont s’intégrer à nos sociétés. Si nous leur montrons que nous sommes à la hauteur des valeurs qu’ils sont venus chercher - l’éducation pour tous, l’égalité homme-femme, la liberté de parole, la liberté de la presse - alors nous irons tous dans le bon sens. Mais il faut le faire maintenant parce que, à l’inverse, si nous les traitons comme des chiens, nous faisons le jeu des obscurantismes. Je pense que nous sommes aujourd’hui à un tournant, cela peut basculer du bon ou du mauvais côté et, pour l’instant, nous ne prenons pas le bon chemin.


 

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