Un migrant éthiopien croisé à Calais, le 12 novembre 2024. Crédit : InfoMigrants
Un migrant éthiopien croisé à Calais, le 12 novembre 2024. Crédit : InfoMigrants

À Calais, comme partout sur le littoral nord, les traversées de la Manche se précarisent. Et le bilan des morts en mer bat des records : déjà 60 exilés ont perdu la vie en tentant de rejoindre les côtes anglaises depuis le début de l'année. À la douleur de ces pertes, s'ajoute un autre traumatisme pour les survivants : l'invisibilisation des disparus, ces migrants dont les corps n'ont pas été retrouvés et qui ne sont pas comptabilisés dans le bilan des autorités.

InfoMigrants prend ses quartiers à Calais. Traversées vers l'Angleterre, campements de migrants, militarisation : la rédaction vous fait vivre la situation inédite sur le littoral nord de la France durant tout le mois de novembre, triste anniversaire du pire naufrage survenu dans la Manche (en 2021).

Au-dessus de Calais, le ciel est d'un bleu vif, les nuages qui s'accumulaient depuis plusieurs jours ont disparu. "Cette semaine, les départs [vers le Royaume-Uni] sont à l’arrêt", glisse Khorchid, un Afghan d'une trentaine d'années, manches courtes malgré le froid mordant, et qui plisse les yeux, gêné par la lumière du soleil. Cette annonce, il la tient des passeurs. "La météo n’est pas bonne, il y a trop de vent". Les vagues seront donc hautes, faut-il comprendre. La mer, impraticable.

Difficile d’imaginer la fureur de la Manche par un temps si clément. Et pourtant, l’information est connue de tous, des exilés comme des associations. "La fenêtre météorologique s'est refermée, elle n’est plus optimale pour des traversées ces prochains jours", confirme aussi, Flore Judet, membre de l’Auberge des migrants qui vient en aide aux exilés. "On le sait en recoupant plusieurs données, et en regardant la force du vent sur l’application Windy, entre autres. Ne vous fiez pas au beau temps, c’est trompeur et ça n’a rien à voir avec la mer". 


Les traversées de la Manche se précarisent. Les mises à l'eau des canots sont chaotiques. Crédit : Picture alliance
Les traversées de la Manche se précarisent. Les mises à l'eau des canots sont chaotiques. Crédit : Picture alliance


Cette halte des traversées semble bienvenue pour des équipes de bénévoles épuisées par les drames à répétition de ces dernières semaines. Mercredi 23 octobre, trois migrants sont morts à seulement deux kilomètres de Calais. Jeudi 17 octobre, un bébé a été retrouvé inconscient dans l’eau. Le 5 octobre, un enfant de deux ans, deux hommes et une femme sont morts, écrasés sur des canots surchargés selon les premiers éléments de l’enquête. Le pire naufrage de l’année remonte au 3 septembre. Au moins douze migrants, pour la moitié mineurs, sont morts quand leur embarcation s’est disloquée en mer.

Depuis le 1er novembre, neuf corps en décomposition ont été retrouvés sur les plages du Pas-de-Calais. Au total, 60 exilés sont morts dans cet étroit bras de mer entre la France et le Royaume-Uni. Un record, depuis l’apparition du phénomène des "small boats" en 2018. Et le bilan pourrait s’alourdir une fois l'identification des corps terminés.

"Nous écoutons les témoignages, nous cherchons"

Chawiche*, un Irakien de 25 ans, espère que son ami sera vite retrouvé et identifié. Le 30 octobre, il était 7h du matin, à Boulogne-sur-Mer, quand il a tenté de monter à bord d’un canot pour rejoindre l’Angleterre. "J'étais avec Abbas. L’eau était froide, et je suis entré tel quel, habillé, sans rien d’autre. Les passeurs ne nous donnent pas de gilets de sauvetage", explique-t-il, le regard vide.

"J’ai avancé dans l’eau, et très vite, j’ai été submergé. J'ai perdu de vue mon ami en quelques secondes seulement". Abbas âgé de 21 ans n’a plus donné signe de vie. Son corps n’a, à ce jour, pas été retrouvé, selon ses proches qui ont écumé les hôpitaux de la région. Sa mère, en Irak, contactée par InfoMigrants, supplie pour récupérer le corps de son fils. "Il m’a appelée pour me prévenir qu’il traversait, depuis j’essaie de le rappeler mais je tombe sur son répondeur", dit-elle en arabe.

Selon les communiqués de la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord (Premar), quatre personnes ont perdu la vie ce jour-là. Mais Abbas n'en fait pas partie. La préfecture ne comptabilise pas les disparus signalés par les proches, seulement les personnes dont les dépouilles sont repérées visuellement dans l’eau par les secours français avant de disparaître.


Abbas, un Irakien de 21 ans, a disparu en mer le 30 octobre 2024. Crédit : DR
Abbas, un Irakien de 21 ans, a disparu en mer le 30 octobre 2024. Crédit : DR


"Cela ne veut pas dire que nous ne croyons pas les rescapés", précise le porte-parole de la Premar. "Nous écoutons les témoignages qui nous parviennent pendant une opération de sauvetage. Si on nous dit qu’il y a encore des personnes à l’eau, on continue les recherches évidemment", explique le porte-parole. "Mais si les personnes en question ne sont pas retrouvées, on n'enregistre pas ces décès dans nos décomptes."

"Personne ne cherche Abbas"

Un traumatisme pour les survivants, amplifié par l'arrêt des recherches. "Il vient un moment où on prend la décision de lever les opérations de recherche en fonction de l’état de la mer, de l’arrivée de la nuit, de multiples facteurs", expliquent encore les autorités maritimes.


Des migrants sur la plage de Wimereux, le 4 septembre 2024. Crédit : Reuters
Des migrants sur la plage de Wimereux, le 4 septembre 2024. Crédit : Reuters


"Personne ne cherche Abbas", se torture aujourd'hui Chawiche. "Je n'arrive pas à penser à autre chose".

Combien de personnes reposent donc au fond de l’eau sans avoir été répertoriées, et sans que la mer ne rende leurs dépouilles ? "Les rescapés nous racontent qu'ils ont embarqué avec des proches qu'ils n'ont jamais revus, on nous signale ces disparitions. C'est très dur pour eux", abonde Flore Judet, de l'Auberge des Migrants.

Quelques jours avant, Osama livrait peu ou proue le même témoignage à InfoMigrants. Ce jeune homme de nationalité syrienne cherche toujours son père depuis le naufrage du 23 octobre. "C’était la nuit, je ne voyais rien autour de moi. Une fois secouru, j'ai perdu connaissance. quand je me suis réveillé, mon père n'était pas là. J'ai interrogé tout le monde : les hôpitaux, commissariats, associations mais personne ne l'avait vu." Quinze personnes se seraient noyées ce jour-là, selon Utopia 56. Pour les autorités, le bilan stagne à trois morts.

En novembre 2023, il y a un an, Eskiel, un Éthiopien avait déjà disparu après un naufrage. Il avait 37 ans, et se trouvait à bord d'un canot en partance pour l'Angleterre mais son nom ne figurait pas parmi les deux victimes officielles. Son corps, rejeté par la mer, a finalement été retrouvé et identifié un mois plus tard.


Des policiers patrouillent sur la plage de Wimereux, dans le nord de la France, en septembre 2021. Crédit : Reuters
Des policiers patrouillent sur la plage de Wimereux, dans le nord de la France, en septembre 2021. Crédit : Reuters


Pour les survivants, il reste un infime espoir : la justice. "Le parquet peut prendre la suite de nos opérations [de secours en mer]", rappelle la Premar. Une enquête a effectivement été ouverte par le parquet de Boulogne-sur-Mer, après les découvertes de corps sur la plage, début novembre. Mais la démarche n'est pas automatique, demande du temps. Et elle est compliquée par la barrière de la langue. "Je ne connais rien à ce pays, à qui je dois m'adresser pour m'aider à retrouver Abbas ?", se désespère son cousin, arrivé à Calais le lendemain du drame.

"J'ai vu des personnes disparaître dans l'eau"

Ces disparitions et les traversées meurtrières hantent aujourd'hui les candidats au départ. Mohamad, un jeune Irakien d’une vingtaine d’années, croisé non loin de l’hôpital de Calais, paraît hagard. À l'instar d'Abbas, d'Osama, de Chawiche, il a tenté de traverser la Manche le 30 octobre depuis Boulogne-sur-Mer. Comme tant d'autres, son canot était positionné un peu plus loin, au large.

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"Mais l’eau est montée si vite", dit-il la voix tremblante. Il n'a pas eu le temps de réaliser qu’il se faisait surprendre par la marée montante. "En quelques secondes, mes pieds ne touchaient plus le fond. Je me débattais… J’ai vu des personnes appeler à l’aide puis disparaître dans l’eau". Mohamad sera secouru par les autorités françaises. "Où sont les autres ?" Depuis, la mer le terrifie.

"J’ai tenté de retraverser début novembre. Mais sur la plage, la police a donné un coup de canif dans notre canot pendant que nous courrions pour le mettre à l’eau. J’ai vu le bateau se dégonfler. Tout le monde a quand même embarqué. Moi, j’ai fait demi-tour". Mohamad apprendra plus tard que le canot abîmé a réussi à tenir jusqu'au port de Douvres, en Angleterre. "C'est comme ça", souffle-t-il.

Non loin de lui, Mortaza, un Afghan de 21 ans, dénote avec le reste du groupe. Nonchalant, il affirme ne pas penser aux morts de la Manche. "Pourquoi ressasser ? Je n’ai pas le choix... En plus, moi, je ne sais même pas nager".

Mortaza dit avoir acheté un gilet de sauvetage chez Decathlon il y a quelques jours. Un achat qui lui sauvera la vie, pense-t-il. "Il y a 60 morts mais il y a aussi des milliers de personnes qui sont arrivées saines et sauves de l’autre côté. Je préfère croire que je ferai partie de ce bilan là". 

*Le prénom a été modifié.