La trentaine de personnes bloquées sur une plateforme gazière au large de la Tunisie a finalement été secourue le 4 mars 2025 par l’ONG Sea-Watch. Un sauvetage qui met fin à un calvaire de plusieurs jours pour les migrants, très affaiblis par cette attente. Ni Malte ni l'Italie n'avaient répondu aux demandes de sauvetage, alors que la Tunisie avait indiqué que le temps était trop mauvais pour atteindre la plateforme gazière.
"Formidable nouvelle : l’Aurora de Sea-Watch a secouru le groupe sur la plateforme gazière !". Mardi 4 mars, Alarm Phone, la hotline d'aide aux migrants en détresse en mer, a partagé sa joie sur X : les 32 personnes bloquées depuis quatre jours sur la plateforme gazière de Miskar, à 120 km au large de la Tunisie, sont saines et sauves.
Les naufragés ont été récupérés par le navire humanitaire allemand et ont reçu des premiers soins à bord. "Tout le monde est plutôt en bonne santé", selon Sophia, membre d’Alarm Phone, contactée par InfoMigrants. Un décès est en revanche à signaler. "D’après les survivants, cet homme se serait cogné au moment d’escalader la plateforme samedi, et serait tombé dans l’eau. Il est mort noyé".
L’Aurora navigue actuellement dans la zone, en attendant l’attribution d’un port sûr par les autorités.
"Alors que les gardes-côtes tunisiens ont échoué à (les) secourir et que les autorités européennes ont refusé d’intervenir, c’est une nouvelle fois la flotte civile qui a fait montre de solidarité en mer", a fait savoir Alarm Phone. "Une fois de plus, les organisations civiles ont dû intervenir là où les États ont ignoré leur responsabilité de sauvetage", abonde Oliver Kulikowski, porte-parole de Sea-Watch dans un communiqué. "Personne n’allait les sauver, alors nous y sommes allés".
"Venez nous aider !"
Depuis le 1er mars, ces exilés réclamaient désespérément de l'aide, et un sauvetage rapide. "Nous sommes malades et affamés (...) Nous mourrons de froid (...) Venez nous aider !", avait supplié un homme en tigrigna, la langue d'Érythrée, dans une vidéo partagée par le compte X de l'ONG italienne Mediterranea saving humans. Sur ces images, on voit des personnes allongées au sol, les corps sont amaigris et les visages épuisés. L'un des exilés semble trembler, probablement transit de froid. Dans un espace exigu situé en bas de la plateforme, ces migrants survivaient dans des conditions très difficiles, à la merci des intempéries.
Le groupe avait alerté dès samedi Alarm Phone pour les prévenir que leur bateau, parti de Zouara en Libye, était à la dérive et que le moteur fonctionnait mal. Quelques heures plus tard, ils se sont réfugiés sur cette plateforme gazière. L'ONG Sea-Watch, avec son avion Seabird, avait survolé la zone à deux reprises, samedi et lundi, confirmant leur présence, photos à l'appui.
En trois jours pourtant, aucune opération n’a été lancée. Miskar, sous juridiction tunisienne, se situe dans les eaux internationales, dans la zone de sauvetage (SAR zone) partagée entre la Tunisie et Malte. La Valette, capitale de Malte, n'a pas répondu aux demandes de sauvetage envoyées par les ONG.
De leur côté, les gardes-côtes tunisiens avaient assuré qu’une opération de sauvetage serait programmée, mais que "la mer agitée [empêchait toute intervention]", avait indiqué à InfoMigrants Sophia d'Alarm Phone. Pourtant, "hier [lundi 3 mars, ndlr] on avait l'impression que c'était navigable. Serait-ce de la mauvaise volonté de la part de Tunis ?", s'interrogeait-t-elle.
Contactées par InfoMigrants, les autorités tunisiennes n’avaient pas répondu à nos sollicitations, tout comme le personnel de Miskar.
"La Tunisie n'est pas un port sûr"
"Cette non-assistance aux personnes en détresse est systémique de la part des gardes-côtes tunisiens, dont nous dénonçons régulièrement les pratiques violentes à l’encontre des exilés, déplore Sophia. Et il faut aussi souligner le silence de Malte, dont la plateforme se trouve en partie dans ses eaux, et l’inaction des autorités italiennes, mises au courant de la situation. Tout le monde a été prévenu, et personne n’a réagi".
Ces derniers jours, les humanitaires avaient en effet exhorté les autorités européennes à intervenir dans cette affaire. "La Tunisie n'est pas un port sûr", rappellait Mediterranea saving humans. "[Ces personnes] risquent d'être expulsées illégalement, ce qui les condamneraient à de nouvelles persécutions et souffrances en Tunisie", a renchéri Sea-Watch.
Depuis l'été 2023, les Subsahariens vivant en Tunisie sont la cible de violences : ces deux dernières années, des milliers de migrants ont été raflés dans les rues par des membres de la Garde civile et envoyés dans le désert à la frontière avec l'Algérie et la Libye. Les migrants sont abandonnés au milieu de nulle part et doivent rebrousser chemin par leurs propres moyens. Une centaine de personnes y sont mortes de faim ou de soif. Certains exilés seraient même échangés aux milices libyennes contre de l'argent, selon plusieurs témoignages. Des pratiques qui perdurent encore aujourd'hui.
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Ce n'est pas la première fois que des exilés se retrouvent bloqués sur la plateforme gazière Miskar. En mars 2024, l'ONG Emergency avait été prévenue par un avion de Frontex, l'agence européenne de surveillance des frontières, de la présence d'une quarantaine de migrants sur cette structure flottante. Le navire de l'ONG, le Life support, s'était approché de Miskar pour secourir les naufragés, mais le personnel de la plateforme avait refusé leur aide - "contrairement aux communications précédentes" leur donnant l'autorisation d'approcher, avait indiqué Emergency dans un communiqué. Les autorités tunisiennes avaient finalement pris en charge ces personnes.
Un mois plus tôt, le navire humanitaire de Médecins sans frontières (MSF), le Geo Barents, avait porté secours à 19 exilés qui s'étaient réfugiés sur une plateforme pétrolière abandonnée, elle aussi au large de la Tunisie. Les migrants étaient également partis de Zouara : leur bateau avait pris l'eau et de peur de sombrer, le groupe s'était hissé sur la structure métallique.
Le groupe avait été aperçu quelques heures avant le sauvetage du Geo Barents par les autorités tunisiennes, venues tout près de la plateforme. "Elles ont bien vu les naufragés, puis ont fait demi-tour. Elles nous l’ont confirmé", avait expliqué à InfoMigrants Juan Matias Gil, chef de mission MSF pour les opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale. D’après les gardes-côtes, contactés par le Geo Barents, "l’opération de sauvetage était trop compliquée". Ils sont donc repartis sans avoir prodigué une quelconque aide aux naufragés.