Des migrants près de Sfax (à El Hencha), en Tunisie, le 17 octobre 2024. Crédit : Reuters
Des migrants près de Sfax (à El Hencha), en Tunisie, le 17 octobre 2024. Crédit : Reuters

Dans ce pays du Maghreb où vivent des milliers d’exilés, la plupart des femmes migrantes ont déjà été victimes d'agressions sexuelles, estiment les organisations qui les soutiennent. Des agressions qui aboutissent parfois à des grossesses non désirées et face auxquelles les exilées n'ont accès à aucune aide juridique ou policière.

Depuis février 2023 et le discours anti-migrants du président Kaïs Saïed, la vie est devenue un enfer pour les exilés en Tunisie. Privés de travail et de logement, la plupart sont contraints de vivre dans le plus grand dénuement, à la rue ou bien dans l'un des campements qui se sont construits dans les oliveraies autour de la ville de Sfax.

Mais pour les femmes migrantes, l'enfer tunisien prend une autre dimension. Privées de toute forme d'hygiène, de contraception et de suivi gynécologique en cas de grossesse, les migrantes sont aussi victimes d'agressions sexuelles tellement courantes que celles-ci sont devenues presque banales pour elles.

Lava*, 23 ans, est originaire de Sierra Leone. Elle se souvient avoir été violée deux fois depuis qu'elle est arrivée en Tunisie en mai 2023. La première fois, le 12 septembre 2024, la jeune femme tentait de monter dans un bateau sur la côte tunisienne pour rejoindre l'Europe. Des Tunisiens en uniforme – policiers ou membres de la garde nationale – ont arrêté le groupe sur le point de prendre la mer et saisi le bateau. Lava affirme avoir été violée par ces hommes puis être tombée inconsciente. Des exilés l'ont ramenée dans l'un des campements de Sfax.

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La seconde fois, la jeune femme a été agressée alors qu'elle se trouvait à Tunis, mi-février, dans l'espoir de trouver du travail. "J'ai été attaquée par trois hommes dans la rue. Ils m'ont violée et battue. Mes amis m'ont retrouvée en train de pleurer allongée sur le trottoir", confie-t-elle à InfoMigrants.

Comme elle, pour tenter de gagner un peu d'argent et d'améliorer leur situation, de nombreuses femmes cherchent à quitter les campements et s'installer en ville. Mais "elles sont obligées de rester à la rue et de faire la manche parce qu’elles n’ont aucun moyen de vivre. La plupart sont accompagnées d’enfants ou de bébés", explique Romdhane Ben Amor, porte-parole du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).

Silence sur les agressions

Après son agression, Lava est retournée dans les campements de Sfax. Mais là, la jeune femme n'envisage pas une seconde de parler de son calvaire. Au sein des communautés migrantes, le viol reste une honte pour les femmes qui en sont victimes.

"Après mon deuxième viol, je n'ai rien dit à mes amis quand ils sont venus me secourir. J'ai juste dit que j'avais été battue", raconte Lava. "Si tu as été violée, ici, tu ne le dis à personne, tu pleures la nuit".

La seule personne à qui Lava a parlé de son agression, c'est le docteur Ibrahim. Ce Sierra Leonais, anesthésiste de formation, est le seul médecin présent sur ces campements. Lui-même candidat au départ, il tente de soigner les habitants des camps avec le peu de moyens à disposition.

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Face aux agressions sexuelles dont sont victimes les exilées, il se dit totalement démuni. "La seule chose que je peux faire, c'est de dire à ces femmes qu'elles doivent accepter leur destin", reconnaît-il. "Je ne vais certainement pas leur dire d'en parler autour d'elle", ajoute le médecin, confirmant le silence qui existe autour de ces agressions.

Interrogée par InfoMigrants, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) indique que "les femmes migrantes en Tunisie peuvent accéder au planning familial par le biais de partenaires institutionnels".

L'agence onusienne affirme également s'efforcer de "répondre aux besoins spécifiques et aux vulnérabilités des migrants, en particulier des femmes et des filles, tout en promouvant l'égalité des sexes et l'autonomisation".

"La plupart des femmes enceintes le sont en raison d'un viol"

Sujet tabou au sein des communautés, le risque d'être agressées sexuellement est pourtant bien connu parmi les migrantes et les associations qui leur viennent en aide. Et les conséquences en sont visibles. Lava, la jeune Sierra Leonaise, estime que "la plupart des femmes enceintes dans les camps le sont en raison d'un viol". Le docteur Ibrahim aussi juge que la majorité des femmes présentes dans les campements ont déjà été agressées sexuellement.

"Les hommes tunisiens nous considèrent comme des 'sex toys'", affirme Lava. "Certains essayent de nous payer pour coucher avec nous, d'autres nous forcent tout simplement".

Parmi les victimes de ces agressions, certaines tombent enceintes et doivent mener leur grossesse à terme. "Ici, l'avortement est illégal et les femmes n'ont accès à aucune contraception. Même les préservatifs sont inaccessibles car ils sont trop chers pour nous", souligne le docteur Ibrahim.

En théorie, l'avortement est légal jusqu'à la fin du premier trimestre de grossesse en Tunisie, en vertu d'une loi adoptée en 1973. Mais, dans les faits, les obstacles pour en bénéficier sont très nombreux en raison de pénuries de matériel et de médicaments, des réticences du corps médical ou de la pression sociale exercée sur les femmes.

Aucune assistance médicale, ni policière

Dans un pays où le système de santé est en berne, même pour la population locale et où les discriminations envers les migrants sont très fortes, les femmes migrantes doivent alors vivre leur grossesse sans suivi et accoucher sans assistance médicale. "L'accès aux établissements de santé ne peut se faire qu'en cas d'urgence pour ces femmes", déplore Romdhane Ben Amor, du FTDES.

Le responsable se dit conscient de l'ampleur des agressions visant les femmes migrantes en Tunisie et dénonce le fait que, face à cette situation, "les autorités tunisiennes ne permettent pas aux associations spécialisées dans la santé ou la santé reproductive de travailler de manière libre avec les populations migrantes".

Impossible également pour ces femmes d'aller porter plainte après une agression. "Comme pour toute la population migrante, ça voudrait dire être menacée d’être expulsée vers les frontières", confirme Romdhane Ben Amor. Après ses agressions, Lava n'a d'ailleurs jamais envisagé cette option de peur d'être déportée vers l'Algérie ou la Libye.

Peur d'être déportée

Les expulsions de migrants vers les pays frontaliers sont toujours courantes. Un rapport rédigé par un collectif de chercheurs a même révélé début février, que des membres de la Garde nationale tunisienne échangeaient des migrants contre de l'argent à des milices libyennes à la frontière. InfoMigrants a également reçu plusieurs témoignages évoquant des transferts d'argent à la frontière libyenne.

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Une fois sur le sol libyen, les exilés sont ensuite parqués dans des prisons, dans le désert, pendant quelques jours. Ils sont ensuite envoyés dans des centres de détention officiels, gérés par le Département de lutte contre la migration illégale (DCIM), formellement rattaché au ministère libyen de l’Intérieur.

Ces "ventes" de migrants perpétrées à la frontière servent de base à une seconde transaction opérée plus tard par les geôliers libyens : celle de la rançon demandée aux familles des prisonniers. Dans les centres de détention libyens, les Subsahariens sont torturés par leurs ravisseurs pour extorquer de l’argent à leur famille, en échange de leur libération.

*Le prénom a été modifié.