Certains Allemands ont accueilli les réfugiés à bras ouverts
Certains Allemands ont accueilli les réfugiés à bras ouverts

Pour de nombreux réfugiés arrivés en Allemagne, troquer un foyer d’accueil contre une 'vraie' maison signifie pouvoir vraiment se lancer dans sa nouvelle vie. A Berlin, Holly Young s’est rendue dans plusieurs colocations. Un modèle où chacun trouve son compte.

Pour Aghiad, 30 ans, ce fut un immense soulagement de trouver finalement une chambre lui-même. Il a rencontré Susanne, 28 ans, grâce à un ami et l’organisation Be An Angel. Celle-ci met en relation des réfugiés fraîchement débarqués à Berlin et des Allemands qui cherchent des colocataires. Depuis sa première rencontre avec Susanne autour d’un café, près de deux ans se sont écoulés. Deux ans qu’ils ont partagé sous un même toit, dans le quartier de Neukölln, en plein cœur de la capitale.

C’est une cohabitation entre une ancienne Berlinoise et un nouveau Berlinois. Susanne, qui est en train de finir son master, est née et a grandi dans cette ville. Elle aime beaucoup le quartier de Neukölln. ʺJ’aime bien les endroits qui ne sont pas trop calmes”, explique-t-elle. Aghiad, lui, a été attiré par l’anonymat et la diversité qu’offre la capitale. ”Berlin est une grande ville avec des gens du monde entier,” dit Aghiad qui vient de Syrie. ”Ici, on ne me voit pas comme un étranger et j’aime ce sentiment – de ne pas être un étranger.”

Aghiad a décidé de quitter la Syrie, au moment où la guerre s’est intensifiée. Il a d’abord passé un peu de temps au Liban avant de rejoindre l’Allemagne. Arrivé à l’été 2015, Aghiad sait à quel point le marché de l’immobilier est étroit à Berlin. Il sait aussi qu’à l’été 2017, des milliers de réfugiés vivaient toujours dans des logements de fortunes. Et il mesure la chance qu’il a d’avoir trouvé un appartement à lui.

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Susanne et Aghiad partagent un appartement  Berlin

“La plupart des mes amis vivent dans des foyers,” dit-il. “Vous pouvez avoir de la chance. Parfois je suis tombé sur des endroits corrects. Mais la plupart du temps, c’est horrible. Je me souviens d’être resté toute une nuit dans une salle de sport, une salle pour jouer au basket. Il y avait tellement de bruit et de cris que je n’ai pratiquement pas pu fermer l’œil de la nuit.“ Avant de trouver une chambre dans l’appartement de Susanne, Aghiad est aussi passé par la rue. Une fois il a même été contraint de voyager jusqu’à Munich pour pouvoir dormir sur le canapé d’un ami. Trouver un logement stable lui a permis de se concentrer sur ses recherches d’emplois et de postuler à l’université. “Tant que vous n’avez pas trouvé un toit à vous, vous n’avez pas l’impression d’être vraiment installé,“ dit-il.

Une situation nouvelle

Le jour de son emménagement à Neukölln, Aghiad était nerveux. Chez lui, en Syrie, il a toujours vécu avec sa famille et c’était la première fois qu’il expérimentait la collocation. “Le concept n’était pas vraiment clair pour moi,“ dit-il. “J’avais peur de tout faire de travers ou de casser quelque chose.“

“Dès le début, j’ai essayé de lui montrer que ce n’était pas mon appartement que je lui louais mais que c’était un toit qu’on se partageait à deux,“ explique Susanne. “J’ai dû lui répéter plusieurs fois qu’il n’avait pas besoin de me demander la permission pour faire telle ou telle chose dans la maison.“

Susanne et Aghiad soulèvent un malaise qu’ils éprouvent à la lecture des médias. Leur histoire est souvent montée en épingle pour en faire une nouveauté ou un acte de charité. “J’ai vécu avec beaucoup de gens différents – y compris d’autres Allemands,“ dit Susanne. “La manière dont cela se passe dépend de la personnalité de chacun. Cela n’a rien à voir avec l’endroit d’où on vient. “

Désormais, Aghiad, qui espère faire des études en droit des affaires dans une université allemande, voit également les bénéfices qu’il peut tirer de sa nouvelle vie à Berlin. “C’est le meilleur moyen d’apprendre une langue par exemple,“ dit-il. “Je connais un Syrien qui n’a jamais vraiment pris de cours d’allemand mais il a désormais le niveau C1. Il a tout appris avec la famille allemande chez qui il vit.“

Durant la première année de leur cohabitation, ils ont surtout parlé anglais. Mais Susanne se souvient exactement du moment où ils sont passés naturellement à l’allemand. “Un jour, Aghiad a commencé à me parler couramment en allemand, “ se souvient-elle en riant. “J’ai réussi à lui montrer à quel point il avait intériorisé la langue de son pays d’accueil, au point parfois de se mettre à parler comme Goethe ! C’est très joli comme langue mais c’est aussi très drôle.“

Pour Hanan Kayed, de la plateforme numérique Flüchtlinge Willkommen, le fait d’apprendre la langue allemande n’est que l’un des nombreux aspects positifs que les réfugiés tirent de leur expérience de vie avec des Allemands. “Si vous vivez dans un hébergement de masse, comme on en voit encore beaucoup à Berlin, vous êtes mis à l’écart du reste de la société,“ explique Hanan Kayed. “C’est une forme de ghettoïsation. Alors que si vous vivez avec des locaux, vous apprenez la langue plus rapidement, vous êtes en contact avec des gens et  toutes les petites étapes dont vous avez besoin pour vous intégrer dans la société sont un peu plus simples.“

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Sables mouvants

Fondée en 2014, l’organisation Flüchtlinge Willkommen a désormais des bureaux à Berlin, Leipzig et Hambourg. Ses employés facilitent les démarches des réfugiés pour trouver une chambre dans une colocation. Des gens issus de tous les horizons viennent les voir et eux tentent de trouver la combinaison gagnante : des personnes qui partagent par exemple des compétences linguistiques communes ou des intérêts similaires. Plus c’est le cas, plus la colocation a des chances de marcher sur le long terme.  

Face à l’augmentation de la pénurie de logements disponibles à Berlin, le travail de l’organisation est cependant de plus en plus difficile. Les demandes en particulier dans la capitale dépassent largement le nombre de chambres disponibles. “En 2015, le nombre de chambres libres était énorme. Aujourd’hui, il n’y en a presque plus,“ explique Hanan. “C’est en partie dû au fait que la situation sur le marché du logement était bien meilleure en 2015. Mais aussi parce qu’en 2015, les Allemands se sont vraiment retroussés les manches pour aider. Je pense que beaucoup de gens ne réalisent pas combien de réfugiés en sont encore à vivre les uns sur les autres, en plein centre ville. La couverture médiatique incomplète et la montée de l’extrême droite en politique jouent aussi un rôle.“

A Cologne ces anciens bureaux ont t transforms en bureaux pour les rfugis

Parfois, le tandem ne marche pas et les colocataires se disputent comme cela pourrait être le cas dans n’importe quel autre appartement, dit Hanan. “Nous avons souvent de très bons retours : des gens qui se sont bien entendus, parfois même, qui sont devenus amis,“ ajoute-t-il. “Ce modèle comporte aussi de gros bénéfices pour les colocataires allemands. Ils réalisent que la personne en face d’eux est un individu, pas seulement un ‘réfugié. ‘ La différence considérable.”

Dans le quartier de Wilmersdorf, Ulrike Lessig et Yousef Sprecher ont fait de la lumière dans l’entrée un code secret bien utile. L’appartement, en forme de ‘L’, leur permet à l’un et l’autre de se retirer chacun de son côté. “Lorsqu’il écoute de la musique, je peux passer des coups de téléphone ou regarder la télé sans problème, “ raconte Ulrike. “Quand il y en a un qui sort, il laisse la lampe de l'entrée allumée. Cela permet de toujours savoir si l’autre est à la maison.“

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Comme Aghiad et Susanne, Ulrike et Yousef ont été mis en relation par Be An Angel, grâce à un ami commun. Ulrike, 57, travailleuse social, cherchait quelqu’un pour reprendre la chambre de son fils devenue disponible après son départ. Yousef, 31 ans, arrivé à Berlin en août 2015, a d’abord passé des mois dans un foyer d’accueil à Marzahn avant de trouver un travail dans une société de production télévisuelle et de chercher son propre logement.

Voilà un an maintenant qu’ils vivent sous le même toit. ”C’était assez simple car nous avons été tout de suite sur la même longueur d’onde, ” raconte Youssef. ”Nous apprécions beaucoup la compagnie de l’autre, mais nous avons aussi chacun besoin de notre espace. Ainsi chacun respecte la vie privée de l’autre.”

Nouveaux départs

Ulrike vit à Berlin depuis 1983. Elle a vu la ville évoluer au fil des décennies, la chute du Mur de Berlin, à la télévision, son fils sur les genoux. Yousef, lui, est méfiant quant à la façon dont les médias parlent du rôle des réfugiés dans le dernier chapitre de l’histoire de l’Allemagne. ”Ils se focalisent souvent sur les clichés qui collent à la peau des réfugiés et moi je dois faire avec, au quotidien,” raconte-t-il. ”Mais je ne suis pas un cliché. C’est un job à plein temps que de montrer aux gens que je ne suis pas ce qu’ils croient que je suis. Parfois, les gens me voient comme un ‘réfugié‘ et non comme un individu.”

Yousef admet aussi que la capitale allemande lui a permis de briser de nombreux murs dans sa propre tête, sur le plan social et créatif. “Pendant mon temps libre, je m’entraîne à produire ma propre musique. Je suis même en train de voir si je peux faire de jouer un peu d’électro et de techno en public,“ dit le jeune Syrien. A Alep, il était à la tête de sa propre entreprise.

Même si cela prend encore du temps de se sentir chez soi une fois que l’on a trouvé sa chambre, Yousef dit que la colocation a assurément constitué joué un très grand rôle dans son histoire d’amour avec son pays d’accueil. “Berlin a dépassé mes attentes les plus folles, “ dit Yousef. “Je n’aurais jamais imaginé que ce soit un endroit où les gens sont libres d’être eux-mêmes, sans avoir peur d’être jugés. Je fais plus que vivre ici. J’ai enfin trouvé ma place dans cette ville. Je me sens enfin chez moi.“


 

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