Rehana Bibi a été accusée de prostitution et de vente de stupéfiants | Crédit : Aasim Saleem
Rehana Bibi a été accusée de prostitution et de vente de stupéfiants | Crédit : Aasim Saleem

C’est l’histoire d’une femme courageuse. Comme tant d'autres dans le centre du Pakistan, elle a perdu un être cher, tombé dans les mains d’un réseau de passeurs. C’est l’histoire d’une mère qui a décidé de se mettre en travers de la mafia des agents, des autorités fédérales et d’un système corrompu.

Pendant longtemps, la ville de Gujrat a été considéré comme une plaque tournante du trafic d’êtres humains. Situé dans la province orientale du Punjab au Pakistan, ce district a servi de point de départ pour des centaines de milliers de personnes qui ont tenté de s’installer en Europe ces dernières années. Nombre d'entre elles ont cependant perdu la vie en cours de route. 

Sheikh Faisal, un habitant de Jalalpur Jattan, une petite ville dans le district de Gujrat, fait peut-être partie des victimes. En août 2016, il s'est lancé sur la route de l'immigration illégale et reste introuvable depuis. D'un extraordinaire courage, sa mère, Rehana Bibi, est pourtant allée jusqu'à s'attaquer au réseau local de passeurs pour le retrouver. 

Sheikh Faisal a quitté son pays pour l’Europe en août 2016 | Crédit : Aasim Saleem

Une autre victime de la ‘mafia des agents’

Quand elle raconte à InfoMigrants sa dernière conversation avec son fils, Rehana Bibi se souvient qu'il avait très peur. “Il m’a demandé de l’oublier et de le confier à Dieu … et c’est ce que j’ai fait,” dit-elle. Depuis, aucune nouvelle. 

A 28 ans, Faisal était obsédé par l’idée de tenter sa chance en Europe. Il faut dire que comme beaucoup d’autres jeunes qui vivent dans la région, sa ville d’origine ne lui offrait que peu de possibilités. Rehana Bibi finit par céder à la requête de son fils, sans se douter de ce qui l'attendait. En août 2016, Faisal quitte son pays. Direction la Grèce.

Un certain Gulfam Q. s’occupe d’organiser le voyage de Faisal vers l’Europe, en passant par l’Iran et la Turquie, raconte Rehana Bibi. Pour commencer, l’intermédiaire lui réclame 40.000 roupies (environ 300 euros). La suite, dit-il, viendra plus tard, une fois que son fils sera arrivé à destination. C’est un mensonge.

Une fois Faisal parti, Gulfam Q. et ses subalternes réclament régulièrement de l'argent à Rehana Bibi. Ils inventent une histoire selon laquelle, pour faire avancer Faisal, il faut plus plus d’argent, toujours plus d’argent. Désespérée, la mère du jeune homme s’enfonce de plus en plus dans le piège.

Et puis un jour d’automne, Rehana Bibi reçoit un coup de téléphone. Elle s’en souvient comme si c’était hier. Assise dans sa cour, elle a son fils au bout du fil. “Il avait l’air à bout de nerfs; il a dit qu’il ne voulait pas m’attirer encore plus d’ennuis et m’a demandé d’arrêter de payer les passeurs“. Puis, les larmes aux yeux, elle ajoute : “A ce moment là, quelqu’un a pris le téléphone et m’a ordonné de considérer que mon fils était mort. “

Puis plus rien. Rehana Bibi attend. Un autre coup de téléphone. Des nouvelles. Le retour de Faisal. Mais rien. Les heures passent, les jours défilent puis les mois. Le silence est sa seule compagnie.

L’accord entre l’UE et la Turquie

En octobre 2016, Sheikh Faisal est porté disparu à Doðubayazýt, un district de la province turque d’Agri, non loin de la frontière avec l’Iran. Cela correspond au moment où l’accord entre l’Union européenne et la Turquie prend effet. Signé le 18 mars 2016 et entré en vigueur le 1er avril 2016, le texte vise à endiguer le flot de migrants illégaux qui passe par la Turquie pour rejoindre la Grèce. En échange de trois milliards d’euros d’aide, les autorités turques s'engagent à lutter contre les réseaux de trafiquants d’êtres humains. Cela fonctionne : peu à peu, le nombre de réfugiés diminue. Ankara privilégie les réfugiés syriens et irakiens tandis que ceux  viennent du Pakistan ou d’Afghanistan sont laissés à la merci des criminels.

En 2015, plus d’un million de réfugiés (1,015,078) atteignent les côtes européennes via la mer; 3,771 personnes meurent ou sont portées disparues, selon les chiffres du HCR. L’année suivante, en 2016, le nombre d’arrivées diminue considérablement : 362,753 personnes sont enregistrées. Mais le voyage est aussi plus risqué : 5,096 réfugiés sont déclarés morts ou disparues. L’an dernier, seules 172,332 personnes arrivent en Europe; 3,081 ont péri ou ont disparu en route. L’accord controversé a permis d’obtenir les résultats escomptés au prix de nombreuses vies. Peut-être aussi celle de Sheikh Faisal. 

Dans l’affaire Rehana Bibi, Mohammad Shahbaz n’est pas très optimiste

Rehana Bibi – une femme tout sauf ordinaire

A Jalalpur Jattan, le désespoir et le chagrin de Rehana Bibi se transforment bientôt en colère. Rapidement, elle comprend qu’il ne sert à rien de se faire de faux espoirs et plutôt que d’attendre chez elle, elle descend dans la rue, organise une manifestation, demande justice. En juin 2017, elle dépose plainte contre Gulfam Q.

C’est l’agence gouvernementale pakistanaise de renseignement et de police judiciaire (FIA) qui est chargée de l’enquête. Rapidement, sept personnes sont identifiées comme ayant joué un rôle majeur dans la disparition ou la mort présumée de Faisal. Hormis le principal accusé, elles sont toutes arrêtées.

“De nombreux passeurs m’ont appelée, raconte Rehana Bibi à InfoMigrants. “Certains réclamaient 600,000 roupies et le retrait de ma plainte en échange du corps de Faisal. D’autres menaçaient tout  simplement de me tuer.” Les passeurs s’en prennent alors au bar de Rehana Bibi. Elle est accusée de prostitution et de vente de stupéfiants. Dans cette partie conservatrice du Pakistan, ce genre d’allégations a en général des conséquences dramatiques pour une femme. Sauf que Rehana Bibi n’est pas une femme ordinaire.

Avec l’énergie du désespoir, Rehana Bibi défend sa cause. Elle est engagée dans une école locale pour faire le ménage. Son revenu lui permet de couvrir les frais des procédures judiciaires. A ce jour et à une exception près, tous les passeurs liés au dossier de son fils sont derrière les barreaux. 

Il n’en reste pas moins que l’affaire n’est pas prête d’aboutir. Mohammad Shahbaz, personnalité politique locale et membre du conseil municipal évoque notamment la corruption endémique qui gangrène le système local. Selon lui, les accusés finiront sans-doute quand même par être libérés. “Quant à l’accusé principal, Gulfam Q., il n’a toujours pas été arrêté.

Selon ses calculs, la famille de Faisal a déjà dépensé plus de 400,000 roupies (près de 3,000 euros) pour financer son voyage puis le procès. “Ils sont déjà très endettés et ils ne vont sans-doute pas pouvoir continuer pendant très longtemps. Les criminels, eux, n’ont pas à craindre de manquer d’argent. Au final, entre les menaces et la corruption, c'est Rehana Bibi qui risque de perdre la bataille.

Pour Idrees Ahmed, la perte de son fils adulte est irréparable | Crédit : Aasim Saleem

‘Régression du trafic‘ d’êtres humains en provenance du Pakistan

En novembre 2017, le directeur du département immigration auprès du FIA, Tariq Malik, a annoncé que le trafic d’êtres humains avait diminué de manière significative au Pakistan. Cités par des médias locaux, il a expliqué que cette baisse était liée “au renforcement des lois pakistanaises, à une baisse de motivations du côté des passeurs en raison d’une réglementation plus stricte de la part des Européens. Et à une amélioration dans la coordination des politiques internationales.“

En 2017, 326 passeurs ont été épinglés par la FIA pour avoir fait passer des migrants à la frontière avec l’Iran. Toujours l’an dernier, 400 criminels ont par ailleurs été interpellés. En 2016, toujours selon l'agence, 2,000 personnes auraient été arrêtées.

Malgré ces chiffres, Tariq Malik admet que le trafic d’êtres humains n’a pas été éradiqué pour autant. Les passeurs se sont rabattus notamment sur la région du Balouchistan, frontalière de l’Iran et de l’Afghanistan.

Famille brisée

A des kilomètres de la capitale où siègent la FIA, Sheikh Feisal a laissé un vide immense. Outre sa mère, il y a aussi sa jeune sœur et son père, Idrees Ahmed. Ce dernier, malade, tient un petit magasin au coin de la maison familiale. La perte de son fils adulte représente non seulement une douleur émotionnelle incommensurable mais aussi un manque à gagner. La pression pour nourrir sa famille est énorme.

Rehana Bibi, elle, tente de se consoler en se disant qu’elle aura au moins tenté de résister. “Je veux revoir mon fils, y a-t-il quoique ce soit qui puisse le ramener ?“ se demande-t-elle avant d’ajouter : “au moins, ces passeurs et autres trafiquants se rappelleront de ce qu’une mère est capable de faire lorsqu’on lui prend son fils.“


 

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