Le dessinateur de presse et fondateur de l'association United Sketeches, Kianoush Ramezani. Crédits photo : facebook.com/kianoushartist
Le dessinateur de presse et fondateur de l'association United Sketeches, Kianoush Ramezani. Crédits photo : facebook.com/kianoushartist

Le dessinateur de presse iranien Kianoush a reçu, le 27 janvier dernier, le prix du "courage artistique" lors du festival off de la bande dessinée d'Angoulême, en France. Pour InfoMigrants, il revient sur son parcours de réfugié en France depuis plus de huit ans.

C’est une distinction que Kianoush Ramezani n’est pas prêt d’oublier : le prix “Couilles au Cul” 2018 décerné dans le cadre du festival off d’Angoulême, organisé en marge de la grand-messe internationale de la bande-dessinée qui se tient chaque année en France. Derrière son appellation qui peut faire sourire, le prix “Couilles au Cul” souhaite interpeller et récompenser "un artiste à la fois talentueux et courageux qui doit se battre pour continuer de publier", explique son instigateur, Yan Lindingre, rédacteur en chef du magazine Fluide Glacial.

Après la Tunisienne Nadia Khiari, auteure des aventures du chat "Willis from Tunis" et la dessinatrice féministe turque Ramize Erer, c’est donc au tour de l’Iranien Kianoush Ramezani, réfugié à Paris depuis décembre 2009, d’être distingué. “D’abord, il a fallu que je comprenne ce que veut dire ‘avoir des couilles au cul’ en français”, confie le dessinateur à InfoMigrants dans un éclat de rire. “Puis je me suis immédiatement dit que je ne méritais pas ce prix, c’est trop d’honneur ! J’ai tout de même décidé de l’accepter en le dédiant aux femmes iraniennes qui sont si courageuses, celles qui militent par exemple contre le port du voile obligatoire.”

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Farouche défenseur d’une “liberté d'expression totale, sans limite et sans exception”, Kianoush est convaincu que l’on “peut tout dessiner. On a le droit de tout dire, de provoquer, voire d'insulter. Et si quelqu'un se sent blessé, il peut saisir la justice. C'est le fonctionnement normal de la démocratie", a-t-il déclaré en acceptant son prix lors d’une cérémonie qui s’est tenue le samedi 27 janvier. "Quand je vois des Européens qui vivent librement, qui ne savent pas ce que c'est que de vivre dans une dictature et qui critiquent la liberté d'expression, je les invite à émigrer en Iran et à y vivre pendant dix ans. On verra après ce qu'ils diront de la liberté", a-t-il ajouté.

“J’ai commencé à être menacé dès 2004”

Né en 1973 dans la province iranienne du Guilân sur les rives de la mer Caspienne, Kianoush a grandi avec un crayon à la main. “Je dessine depuis que je suis tout petit, mes parents m’ont toujours encouragé et motivé. J’ai aussi la chance d’être originaire du Guilân. Sa capitale, Rasht, est réputée pour être la ville des intellos, des opposants, il y a moins de pression religieuse. J’ai toujours baigné dans cet environnement”, raconte-t-il.

Alors qu’il est étudiant en horticulture à l’université publique locale, il décide de tout abandonner pour se consacrer à sa passion. “Le problème en Iran c’est que vous ne pouvez pas travailler comme dessinateur sans être du côté de l’État. Si vous ne soutenez pas le gouvernement, impossible de rentrer dans un journal ou autre car toute la profession est régie par la Maison de la caricature d’Iran et par son président éternel, un proche du pouvoir”, explique Kianoush. Qu’à cela ne tienne, il décide de monter son association indépendante de dessinateurs à Rasht, ce qui lui vaut de passer rapidement sous les radars des autorités.

Un autoportrait de Kianoush publié le 31 décembre 2017. Crédits photo : kianoush.fr

Le dessinateur déménage ensuite à Téhéran où les opportunités professionnelles sont florissantes. Mais la situation se corse rapidement. “J’ai commencé à être menacé par la Maison de la caricature dès 2004. Puis j’ai reçu des mises en garde téléphoniques des services de renseignements iraniens. Ils sont même venus à mon bureau un jour, ils me reprochaient mes liens avec des ambassades et des ONG étrangères. Ils disaient même que je parlais anglais avec un accent ‘trop américain’. Dès lors, c’était facile de m’accuser d’espionnage.”

Le point d’orgue des menaces est arrivé en 2009, lorsqu’il apporte son soutien artistique et politique au mouvement vert iranien qui dénonçait la fraude électorale des partisans de l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad. “La situation était claire : rester et être arrêté ou partir. J’ai pris ma décision lorsque deux de mes amis proches ont été arrêtés. J’ai tout quitté et laissé derrière moi 10 ans de vie à Téhéran”, se souvient-il.

“Je ne parlais pas un mot de français… à part ‘baguette’”

Le choix de la France s’est imposé naturellement, l’ambassade l’ayant soutenu dans les démarches. “Je me souviens qu’il me manquait des documents, mais j’ai quand même obtenu rapidement un visa de touriste d’un mois, ce qui était déjà un rêve pour les Iraniens même les plus riches ! Alors je suis parti, même si je ne parlais pas un mot de français… à part ‘baguette’”, plaisante-t-il.

Les premiers mois d’exilé sont évidemment difficiles. Confronté aux démarches à n’en plus finir et aux lenteurs administratives, Kianoush prend son mal en patience et reste optimiste. Au bout de 10 mois, il décroche un entretien avec l’Ofpra puis s’ensuivra l’obtention du statut de réfugié. “J’avais avec moi de nombreuses preuves de harcèlement et de menaces. J’ai aussi été soutenu par Reporters sans frontières ce qui aide...”, précise-t-il. “Finalement, le plus dur a été de m’adapter. Pour y arriver, j’ai développé mon réseau de dessinateurs français. Hors de question de me comporter comme une victime, d’attendre que les associations me logent, me nourrissent”.

Kianoush et le dessinateur de presse Charb décédé lors de l'attentat de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 à Paris.  Crédits photo : facebook.com/kianoushartist

Grâce à son réseaux et à de précieuses amitiés nouées petit à petit, Kianoush est parvenu à donner un nouveau souffle à sa carrière. Il collabore notamment avec de grands titres de presse comme The Guardian ou Courrier International. 

“Depuis mon arrivée en France, mon plus grand challenge a été de prouver mes compétences, mes qualités professionnelles afin de garder mon métier. Car il est vrai que l’administration a tendance à vouloir vous faire changer de métier, repartir à zéro, oublier vos talents. C’est grâce aux amitiés que j’ai développé à l’extérieur du cercle classique des réfugiés et des associations que j’ai pu garder mon métier et rien ne pouvait me rendre plus heureux”, conclut-il. Désormais amoureux revendiqué de la France, il réfléchit à une future demande de nationalité.

 

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