L'église Saint-Bernard s'investit aux côtés des sans-papiers depuis de nombreuses années. Crédit : InfoMigrants
L'église Saint-Bernard s'investit aux côtés des sans-papiers depuis de nombreuses années. Crédit : InfoMigrants

Dans le cadre du programme "Hiver solidaire" du diocèse de Paris, l’église Saint-Bernard, dans le nord de Paris, a ouvert ses portes à huit demandeurs d’asile – presque tous de confession musulmane. Dans cette église, également connue comme "Notre-Dame des sans-papiers", l’accueil des plus démunis est une tradition depuis plus de 20 ans.

Mohamed roule son tapis de prière, le range dans son sac, et vient s’asseoir autour de la grande table dressée pour le dîner. "C’est l’avant-dernière prière de la journée", précise-t-il en souriant. Il est 20h. "Dans deux heures, je ressortirai le tapis pour la prière d’Icha [prière du soir]". Au-dessus de la tête de Mohamed, un crucifix est accroché au mur, orné de quelques rameaux - vestiges de la célébration quelques jours plus tôt du Dimanche des Rameaux, marquant l’entrée dans la Semaine sainte pour les chrétiens.

Rien d’étonnant à ce mélange des genres, Mohamed fait partie d’un groupe de huit demandeurs d’asile hébergés dans le presbytère de l’église Saint-Bernard, dans le nord de Paris. "Cela fait deux mois que je dors ici", précise-t-il, timide, en nous montrant les lits de camps repliés et placés au fond de la pièce d’une vingtaine de mètres carrés. "Ici, on est bien, les prêtres, les paroissiens sont très gentils, ils s’assurent que nous ne manquions de rien".

L’église Saint-Bernard accueille Mohamed et ses compagnons de chambre dans le cadre du programme "Hiver solidaire", lancé par le diocèse de Paris en 2008. Chaque hiver, depuis 10 ans, les paroisses de la capitale sont donc invitées à ouvrir leurs portes - du mois de novembre à mars - pour héberger des sans-papiers, des demandeurs d’asile ou des réfugiés.

Le père Williams , à gauche, dîne avec les demandeurs d'asile au presbytère. Crédit : InfoMigrants"L’accueil est inconditionnel, nous ouvrons nos portes à toutes les personnes à la rue qu’elles soient françaises ou étrangères", précise Armelle Herouard, une des responsables communication du diocèse de Paris. Sur la centaine de paroisses que compte la capitale, 27 églises ont joué le jeu cette année. Au total, 160 personnes ont été mises à l’abri.

"Notre-Dame des sans-papiers" et sa longue tradition d’accueil

L’église Saint-Bernard n’a jamais fait défaut à l’appel. Chaque année depuis 2008, elle aménage une salle au rez-de-chaussée de son presbytère, à deux pas de l'église, pour accueillir des démunis. "Nous avons une longue tradition d’accueil", rappelle le père Williams, en souriant. Il y a un peu plus de 20 ans, en effet, l’église Saint-Bernard, surnommé "Notre-Dame des sans-Papiers", avait fait la une des médias pour sa main tendue envers les étrangers en situation irrégulière. Plus de 300 migrants avaient été hébergés au sein de la paroisse pendant deux mois avant d’en être délogés par les forces de l’ordre. L’évacuation avait provoqué une onde d’indignation en France.

"Depuis, nous n’avons pas changé de ligne, nous sommes toujours là pour aider les personnes vulnérables", poursuit le Père Williams. Le presbytère de l’église peut accueillir huit personnes au maximum. "Si on pouvait en héberger 50, on le ferait. Mais on n’a pas de place. On met à disposition le peu que l’on a".

>> À relire sur InfoMigrants : "À Paris, une association se démène pour loger les mineurs isolés"

L'église Saint-Bernard, aussi nommée "Notre-Dame-Des-Sans-Papiers". Crédit : InfoMigrantsEn ce moment, le presbytère tourne à plein régime. Les personnes hébergées sont toutes demandeurs d’asile. Il y a une majorité de jeunes, de nationalité différente : Afghan, Guinéen, Sénégalais, Soudanais, Algérien, Gambien, Erythréen. La salle à manger, qui sert de dortoir, est un endroit collectif et sans surveillance la nuit. "Au vu de la promiscuité des lieux et de l’absence d’intimité, nous ne pouvons pas héberger de femmes, ni de mineurs", précise le prêtre.

La sélection des personnes hébergées au presbytère ne dépend pas de l’église mais de plusieurs associations (France Terre d’asile, Secours catholique…). Ce sont elles qui, en fonction des places disponibles dans les paroisses, proposent des candidats. "Nous n’avons aucun critère confessionnel", insiste le père William. "Nous accueillons tout le monde. Nous demandons simplement aux occupants de respecter une charte du vivre-ensemble, et notamment, pas d’alcool, pas de drogue dans les locaux".

On se ré-humanise, ici"

Ce soir-là, en attendant le dîner, Tariq, originaire d’Afghanistan, pianote sur son smartphone, Djibril, Sénégalais, s’occupe du repas dans la petite cuisine attenante à la salle à manger. Ils ne déplieront les lits de camp que tard le soir, vers 22h30, 23h. L’ambiance entre les colocataires des lieux semble détendue. Pour tisser du lien au sein du groupe, des bénévoles - paroissiens ou voisins - viennent passer du temps avec eux. "On peut leur servir de réveil-matin, leur rappeler qu’ils ont un rendez-vous administratif, mais la plupart du temps, on est là pour leur tenir compagnie, pour dîner avec eux", précise Joao, qui apporte son aide à l’église Saint-Bernard depuis un an. "Je trouve ça beau ce qu’on partage ici. On se ré-humanise".

Le père William se joint aux demandeurs d'asile pour le dîner. Crédit : InfoMigrants>> À relire sur France 24 : le webdocumentaire "Les hébergés" 

Chaque matin, la salle-dortoir doit être désertée vers 9h. "La journée, les lieux servent pour le catéchisme, pour les réunions de syndic de l’immeuble… ", précise le père William. "Nous demandons donc aux occupants de ne revenir le soir que vers 19h30". Pendant la journée, Mohamed, le jeune Guinéen, dit passer le temps en lisant, dans les rues de Paris ou à Saint-Denis où vivent des amis à lui. "Je m’occupe en attendant mon rendez-vous à la préfecture pour ma demande d’asile. J’ai une date, le 9 avril."

Trouver une nouvelle place d’hébergement

Mohamed ne restera pas dans le presbytère jusqu’à son rendez-vous administratif. En vertu du programme "Hiver solidaire", les hébergés doivent quitter l’église fin mars. L’anxiété commence à se faire sentir.

Mohamed, demandeur d'asile, est originaire de Guinée. Crédit : InfoMigrants"Ils savent que la fin du programme approche, ils sont un peu stressés", explique Yolande une autre bénévole, présente ce soir-là. Toujours souriant, Mohamed s’assombrit à l’évocation de la fin du programme d’hébergement. "J’ai un peu peur. Je ne sais pas où aller. Comment je vais faire jusqu’au 9 avril ?" Comment, en effet, leur trouver une nouvelle place d’hébergement ? Les centres d’accueil, les structures d’hébergement d’urgence, sont souvent saturés en Île-de-France.

Pour les détendre, les bénévoles passent davantage de temps à leurs côtés, organisent des jeux de société, le soir. "Demain, Tariq, c’est Jenga, ok ?", lance Joao au jeune Afghan qui finit son dîner à côté du Père William. "Vous serez tous là, hein, les gars ?", continue-t-il, en riant. "Me laissez pas en plan !" Mohamed acquiesce timidement à l’autre bout de la table. "C’est pour cette ambiance que chaque soir, je reviens au presbytère dès l’ouverture des portes, à 19h30. Ils sont bons... Comme leur église, comme leur Dieu". Le jeune homme marque une pause. "Finalement, c’est pas étonnant, conclut-il en souriant. Chrétiens ou musulmans, c’est le même Dieu au-dessus de nos têtes, non ?"

INFOS PRATIQUES :

-         L’église Saint-Bernard organise des petits-déjeuners chaque samedi et dimanche, de 9h30 à 11h, sur le parvis de l’église. Rue Saint-Luc, métro Barbès (ligne4) ou La Chapelle (ligne2)

-         Une distribution de vêtements chauds est organisée chaque samedi et dimanche à partir de 8h30, dans l’église.

 


 

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