En Pologne, la question de l’accueil des réfugiés est un thème central des discours politiques, notamment de la droite au pouvoir qui agite le spectre "d’une invasion" à des fins électorales. L’ONG Du Pain et du sel, qui en plus de proposer des logements et des cours de polonais aux nouveaux arrivés, lutte contre la désinformation qui pollue la sphère publique à leur sujet. Rencontre avec ses fondateurs, Marysia Złonkiewicz et Pawel Cywinski.

  • Sur quel constat a été créée l’association Du Pain et Sel ?

Marysia Złonkiewicz : On a commencé en 2012. A l’époque, il était plutôt question d’apporter une aide ponctuelle aux réfugiés soit de l’est de l’Ukraine, soit de la Syrie. Ensuite avec la crise de 2015, le mouvement a pris plus d’ampleur. On a commencé à organiser de grandes manifestations de solidarité avec les réfugiés. On a aussi remarqué qu’il y avait un problème de prise de conscience dans l’opinion publique, c’est pour cela qu’on a lancé un portail sur Internet, Réfugiés.info. Nous y faisons du "fact checking", c’est-à-dire qu’on vérifie des informations – souvent fausses - qui circulent sur les réfugiés.

  • Cette méconnaissance et cette désinformation sont-elles particulièrement prégnantes en Pologne ?
Pawel Cywinski : Oui, parce que la Pologne n’a pas vraiment d’histoire globale. Dans le système éducatif, il y a très peu de place accordée aux questions internationales, aux droits de l’homme ou à la question des réfugiés. Quand la crise des réfugiés a éclaté en 2015, le Polonais moyen connaissait à peine le terme.

  • Au pic de la crise des réfugiés, en 2015, la Pologne s’est donc sentie "envahi" ?
Pawel Cywinski : En 2015, il y a la jonction de deux facteurs. D’un côté, c’est vrai, l’accroissement du phénomène d’arrivée. Les Polonais ont découvert très vite la crise des réfugiés dans les médias. Il y a eu beaucoup d’images à la télévision, notamment de la route des Balkans [qui ne passe d’ailleurs pas par la Pologne, ndlr]. Mais de l’autre, il y a eu surtout un contexte politique particulier en Pologne, avec deux élections importantes, la présidentielle en mai et les législatives à l’automne. Et ce sujet a été exploité par des politiques pour la campagne. Il l’est d’ailleurs toujours.

  • Y-a-t-il un décalage entre la perception et la réalité des demandes d’asile en Pologne ?
Marysia Złonkiewicz : Il y a ce contraste : ce thème des réfugiés est présent dans l’opinion publique, chacun à son avis sur la question, alors qu’en réalité, la Pologne n’a presque pas été concernée par la crise des réfugiés, d’une part parce qu’elle n’est pas située sur les routes migratoires, et d’autre part car même parmi les demandeurs d’asile qui déposent des dossiers en Pologne, la moitié de ceux qui l’obtienne continue leur route vers l’ouest. La Pologne est un pays de transit et de fait, les Polonais n’ont pas dans leur vie quotidienne, dans l’espace public, de contacts avec les réfugiés.

À Du Pain et du sel, il n’y a pas que l’information sur les réfugiés, il y a aussi un programme de logement chez l’habitant. Ce programme est-il un succès et comment se passe ces rencontres entre deux mondes qui se connaissent mal, comme vous l’avez expliqué ?  

Pawel Cywinski : Pour clarifier le fonctionnement ici, il y a une fondation qui s’appelle l’Hospitalité polonaise et qui chapote nos activités. A Du Pain et du sel, on propose un programme d’aide pour trouver un logement ou héberger des gens. Mais je dois avouer qu’il y a assez peu de volontaires. Pour les Polonais, le logement coûte très cher. Beaucoup de gens se sont lourdement endettés pour acheter un logement et n’ont pas forcément les moyens de mettre à disposition soit gratuitement, soit même à des loyers réduits une chambre ou un logement pour des réfugiés. En revanche, l’autre volet de notre action envers les réfugiés concerne l’éducation, avec des cours de polonais pour les enfants, ou de conversation en polonais pour les adultes. Et là il y a beaucoup de volontaires. Environ un quart des enfants de familles de réfugiés à Varsovie est couvert par le programme de cours de polonais offerts par ces volontaires.

  • Votre initiative en faveur des réfugiés rencontre-t-elle des oppositions ?

Pawel Cywinski : Quand on a lancé le portail Réfugiés.info, on avait reçu plusieurs centaines d’e-mails qui critiquaient l’initiative. Maintenant, cela s’est calmé. Autrement, oui, on mène aussi une lutte déterminée contre tout ce qui est discours haineux. Sur Facebook, on a bloqués beaucoup de comptes, on enlève les commentaires les plus vulgaires. On veut qu’il y ait une discussion de fond et polie sur le sujet des réfugiés. Beaucoup de ces comptes virulents ont l’air de faux comptes finalement. C’est sans doute plutôt un groupe assez resserré de gens qui s’occupent de ce genre d’activités et qui sont déterminés, mais ce n’est pas massif.

Mais on n’est pas tellement victimes d’agissements de la part des autorités parce qu’on reçoit très peu de fonds publics. En revanche, il y a beaucoup d’autres associations en Pologne qui s’occupent des réfugiés et qui reçoivent des subventions, soit de l’Etat central, soit des collectivités locales. Et ici il faut mentionner deux choses : la première c’est que depuis deux ans, il y a peu ou pas de fonds publics provenant de l’administration centrale ; la deuxième chose, c’est que les associations qui avaient reçu des fonds avant, sont l’objet de contrôles très pointilleux. On peut parler d’une forme de persécution systématique des organisations non gouvernementales qui soutiennent les réfugiés de la part de l’Etat.

  • Justement de quels fonds vous disposez si ce n’est pas publics ?
On est une association qui fonctionne avec peu de frais. On n’a que deux personnes rémunérées, l’essentiel du travail s’appuie sur les volontaires. Pour le financement, on reçoit des subventions publiques. Mais en tout cas, en ce qui concerne les subventions de l’Etat polonais, c’est moins de 10% de notre budget. Autrement, on s’appuie sur des financements de fondations d’aide aux réfugiés, aussi sur des récompenses, des prix internationaux pour notre action. Et dans une plus large mesure, de donations de personnes privées.

 

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