Sulaymon et Mohammad font la connaissance d'autres habitants de la ville qui viennent manger dans leur restaurant | Crédit : Zivilé Raskauskaite
Sulaymon et Mohammad font la connaissance d'autres habitants de la ville qui viennent manger dans leur restaurant | Crédit : Zivilé Raskauskaite

La Lituanie n'est pas une destination populaire pour les demandeurs d'asile qui espèrent refaire leur vie en Europe. Mais bien que la plupart des nouveaux arrivants ne se sentent pas les bienvenus, Infomigrants a parlé avec deux réfugiés qui ont commencé une nouvelle vie à Vilnius. Et maintenant, ils proposent aux habitants la cuisine de leur pays d'origine.

"C’est quoi les manti ? " demande un jeune homme après avoir regardé le menu du restaurant "Asian Cuisine" qui a ouvert récemment dans le centre-ville de Vilnius. "Jetez un coup d'œil ", répond Sulaymon, le chef et copropriétaire du restaurant, en soulevant le couvercle d'une casserole devant le client.

Les manti, des raviolis faits à base d’une pâte maison et fourrés avec de la viande hachée constituent pour Sulaymon, né au Tadjikistan, un aliment réconfortant. "Vous devriez essayer ", conseille Mohammad, le partenaire d'affaires de Sulaymon, à l'homme qui choisit son déjeuner. Le goût des mantis rappelle à Mohammad Kaboul, une ville qu'il a laissée derrière lui il y a cinq ans.

"Asian Cuisine" est un petit restaurant dans la capitale lituanienne. C'est un endroit décontracté avec des ambitions modestes en bordure du centre-ville de Vilnius. "Les autres restaurants n'ont pas ce type de nourriture asiatique", explique Mohammad. "Si vous allez au McDonald's ou chez Hesburger, vous mangez de la restauration rapide pour 5 à 6 euros, mais ici vous pouvez, pour le même prix, obtenir de la soupe, des manti, des samsa, ou du plov".

Pour Sulaymon et Mohammad, le petit restaurant est plus qu'un commerce. Il repousse les frontières d'un pays qui est devenu leur nouveau foyer après qu'ils ont obtenu l'asile il y a quelques années.

Sulaymon et Mohammad construisent des ponts culturels en apportant de la nouveaut dans les repas lituaniensPas une destination choisie

Mohammad et Sulaymon secouent la tête en même temps lorsqu'on leur demande si la Lituanie faisait partie des destinations européennes qu’ils envisageaient avant de quitter leurs foyers.

"Je voulais aller en Suède où j’ai des parents et des amis ", explique Mohammad. Mais, il y a cinq ans, sur le chemin qui le menait de Kaboul en Suède, il a été arrêté à la frontière lituanienne. Il avait alors 16 ans. Conformément à la loi, il a dû demander l’asile en Lituanie.

L'histoire de Sulaymon est quelque peu différente. Lui a quitté le Tadjikistan il y a près de vingt ans. Avant de venir en Lituanie, il a vécu 13 ans à Saint-Pétersbourg où il a rejoint une organisation d'opposition tadjike, le Groupe 24.

"La liberté d'expression est inexistante au Tadjikistan ", explique Sulaymon. "Les droits politiques et les libertés civiles au Tadjikistan sont sévèrement restreints par le gouvernement du président Emomali Rahmon, qui mène une campagne de répression contre l'opposition politique. J’ai écrit sur Internet qu'il y avait un dictateur dans le pays, j'ai dit qu'il n'y avait pas de liberté d'expression", explique Sulaymon. Il raconte que certains de ses amis au Tadjikistan ont été mis en prison pendant 18 à 23 ans pour avoir fait des déclarations similaires.

Sulaymon a vite découvert que le gouvernement tadjik surveillait l'opposition même à l'étranger. Dès qu'il a franchi la frontière entre la Russie et la Finlande, il a été arrêté à la demande des autorités tadjikes par l'Organisation internationale de police criminelle (Interpol). Après plus d'un mois dans prison finlandaise, il parvient à prouver que les charges retenues contre lui répondaient à des motifs politiques, et obteient l'asile en Lituanie. "Nous voulions juste la démocratie, une vraie démocratie, pas celle qui est inscrite que dans les documents officiels. Nous n'étions pas des criminels ", dit Sulaymon.

Le got des mantis rappelle  Mohammad Kaboul une ville quil a laisse derrire lui il y a cinq ans La Lituanie, un pays peu attractif pour les réfugiés

Sulaymon et Mohammad font partie du petit nombre de migrants qui se sont installés en Lituanie et qui se sentent suffisamment intégrés pour lancer une entreprise privée. De nombreux réfugiés, en particulier ceux qui sont arrivés dans le cadre du plan de réinstallation de l'Union européenne, fuient le pays balte.

Conformément au plan de réinstallation des réfugiés de l'UE, la Lituanie a accepté d'accueillir 1077 personnes afin d'alléger la pression sur la Grèce, l'Italie et la Turquie, principaux points d'arrivée des migrants qui traversent la Méditerranée. Au total, 468 migrants ont été réinstallés en Lituanie, mais 388 sont partis dès qu'ils ont obtenu le statut officiel de réfugié.

De nombreuses raisons expliquent l'impopularité de la Lituanie chez les demandeurs d'asile et les réfugiés. Le salaire minimum, très bas par rapport à d'autres pays de l'UE, est l’une d’entre elles. "Ce n'est pas difficile de trouver un emploi quelque part dans un restaurant si vous parlez lituanien ou anglais, mais ils paient 500 € par mois. Ce n'est pas suffisant pour vivre à Vilnius", dit Mohammad, qui paie 250 € par mois pour le loyer.

En outre, il y a en Lituanie peu de soutien financier pour aider les réfugiés et les demandeurs d'asile à s'intégrer. Les gens reçoivent 204 € par mois pendant six mois. Après cela, les paiements sont divisés par deux et payés pour six mois supplémentaires.

"Comme les mesures de soutien financier à l'intégration ne sont pas suffisantes, les gens doivent trouver un moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux des membres de leur famille. Par conséquent, l'une des tâches les plus importantes est d'aider les étrangers à entrer sur le marché du travail ", déclare Egle Samuchovaite, responsable du programme de la Croix-Rouge lituanienne pour les réfugiés et les migrants. La Croix-Rouge lituanienne est l'une des organisations non gouvernementales qui apportent un soutien aux réfugiés pendant le processus d'intégration.

Construire des ponts

Mais surtout en Lituanie, de nombreux réfugiés se heurtent à un autre obstacle : la difficulté à être acceptés par la société lituanienne. La Lituanie est l'un des pays les moins multiculturels d'Europe : 84 % de la population est d'origine lituanienne. Les recherches montrent que de nombreuses personnes ne sont pas ouvertes à l'idée d'inclure les réfugiés dans la société lituanienne. "Nous sommes toujours confrontés à la réticence des Lituaniens à louer des appartements aux réfugiés ", constate Egle Samuchovaite. Pendant trois années consécutives, 55 % des Lituaniens ont déclaré que la Lituanie ne devrait pas participer au plan de réinstallation des réfugiés de l'UE.

Alors pour faciliter leur intégration Sulaymon et Mohammad ont décidé de se servir de la cuisine pour construire des ponts entre les cultures. "Les gens viennent ici, ils mangent et ils en apprennent plus sur le Tadjikistan et l'Afghanistan que ce qu'ils voient à la télévision ", dit Mohammad.

"Mes parents m’ont appris à cuisiner, et je veux partager ce savoir avec les habitants de Vilnius", explique Sulaymon, qui commence sa journée dans la cuisine à 6 heures du matin en préparant des soupes afghanes, des plov tadjiks et des brochettes de viande.

Actuellement, à "Asian Cuisine",  une équipe de 4 personnes sert environ 30 personnes par jour, mais Sulaymon rêve de développer l'entreprise et d'embaucher plus d'employés.

"J'adore essayer de nouveaux plats. Ce restaurant nous change de l’ennuyeuse cuisine lituanienne", dit Simona, une cliente, en mangeant une samsa, un savoureux chausson à la viande. La jeune femme vit dans le quartier et dit qu'elle reviendra au restaurant le lendemain - avec ses amis cette fois. De quoi donner le sourire à Sulaymon et Mohammad.

Certains habitants de Vilnius sont contents de tester une nouvelle cuisine excellente comme alternative  la cuisine lituanienne



 

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