Une famille syrienne dans le camp de Moria le 30 novembre 2017 © REUTERS/Alkis Konstantinidis
Une famille syrienne dans le camp de Moria le 30 novembre 2017 © REUTERS/Alkis Konstantinidis

La surpopulation, les mauvaises conditions sanitaires et le manque de sécurité dans les camps de migrants grecs pèsent lourdement sur la santé mentale des réfugiés. InfoMigrants a parlé à un psychologue clinicien de Lesbos qui, tous les jours, est témoin des conséquences humaines désastreuses d'une politique migratoire erronée.

C’est un vendredi en fin d’après-midi, et Greg Kavarnos, psychologue clinicien sur l’île grecque de Lesbos, vient tout juste de voir son dernier patient de la semaine. Il s'enfonce dans sa chaise, ouvre son journal et feuillette les pages remplies de notes.

"Je vois cinq patients par jour," me dit-il. "Vous pourriez dire que ce n’est pas beaucoup, mais vous entendez des histoires de viol, de guerre, de torture, de violences sexuelles, de violences sexuelles et de torture. Ce sont cinq rendez-vous quotidiens où l’on vous parle de problèmes psychiatriques et psychologiques vraiment graves. "

Greg travaille à la clinique de Médecins Sans Frontières (MSF) à Mytilène, la principale ville de l'île, à quelques kilomètres au sud des camps de réfugiés de Kara Tepe et Moria, où vivent la majorité de ses patients. En 18 mois, il a vu environ 250 patients. "Au début, en 2015 et 2016, la demande de soutien psychologique était si forte que nous avons dû nous concentrer sur les cas les plus graves ", explique Greg. "Notre travail ici à la clinique se concentre désormais sur les victimes de traumatismes."

Le camp de réfugiés de Moria sur l’île de Lesbos

'Situation d’urgence en matière de santé mentale'

MSF a fait valoir que la situation sur les îles grecques de Samos et Lesbos constitue une situation d’"urgence en matière de santé mentale". Human Rights Watch l'a qualifiée de "crise silencieuse de santé mentale ". Les recherches des deux organisations mettent en évidence l'ampleur et la gravité des besoins des patients sur les îles.

Chaque jour, Greg a un aperçu de la profonde souffrance qui règne ici, aux confins de l’Europe. Entre les quatre murs de son bureau, il tente de démêler des expériences complexes qui s’étendent parfois sur des années, sur des frontières, sur la terre et la mer. Par exemple, "quelqu'un se présente à la clinique et explique qu’ils ont été torturés dans leur pays d'origine. Et que le bateau à bord duquel ils étaient a coulé alors qu’ils essayaient de faire la traversée depuis la Turquie. Et puis qu’hier, il y a eu une émeute dans le camp de Lesbos, que la police est arrivée avec des gaz lacrymogènes et a frappé les gens à la tête. Mon travail est de remettre toutes ces parties dans l’ordre pour qu'une personne puisse aller de l'avant."

L’impact des politiques frontalières

Lesbos, parmi les autres îles grecques, est depuis 2015 en première ligne de la réponse européenne aux réfugiés. Depuis, les médias se sont faits plus discrets, mais l’impact cumulé des politiques frontalières de l'UE a été dévoilé.

L’accord UE-Turquie de 2016 a joué un rôle décisif pour les îles : la Turquie s’est engagée à accepter le retour de la plupart des demandeurs d'asile qui ont traversé son territoire avant d'arriver en Grèce, en échange de milliards d'euros d'aide, entre autres avantages promis. Mais dans la pratique, des milliers de demandeurs d’asile se sont retrouvés coincés dans les camps sur les îles.

Les conséquences humanines de la politique de l’UE se retrouvent à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du bureau de Greg. Elles se font entendre à travers l’île : des chants des résidents du camp de Moria qui protestent sur la place de la ville de Mytilène contre la manière dont ils sont traités, aux appels radio lancés aux équipes de sauvetage dans le nord, qui continuent, en 2018, à recueillir des embarcations de fortune dans l’Océan.

Des réfugiés arrivant sur l’île de Lesbos

La sémantique employée quand on parle de santé mentale est évidemment importante. Greg souligne que, quand on évoque "une crise de santé mentale des réfugiés", on évite en quelque sorte d'aborder le rôle de l’Europe qui exacerbe le problème.

"Lors d'une réunion, on m'a demandé : "Combien de psychologues faut-il pour faire face à la crise de santé mentale à Moria ? ", raconte Greg. "J'ai répondu : vous pourriez avoir un psychologue pour chaque personne à Moria, mais si vous ne changez pas les conditions dans le camp, nous ne pourrons jamais faire face à la crise de santé mentale. Pourquoi ? Parce que nous, la société européenne, nous traumatisons les gens. Ils sont déjà traumatisés par leurs expériences dans leur pays d'origine, ils sont traumatisés par leurs expériences lors du voyage, et nous, nous les traumatisons aussi ici".

Conditions désastreuses dans les camps

La surpopulation, une mauvaise hygiène et le manque de sécurité dans le camp de Moria, où l'on estime que plus de 5000 personnes vivent actuellement dans des installations temporaires construites pour 2000 personnes, tout cela a un impact sur la santé mentale des gens, affirme Greg. "L'un des éléments du problème de santé mentale est que les gens ont quitté des zones de guerre, que beaucoup ont perdu la moitié de leur famille et qu’ils s'attendaient à trouver une société organisée et la démocratie sur le sol européen ", explique Greg. "Au lieu de cela, ils se retrouvent dans un camp de prisonniers, où rien ne fonctionne et où règne la loi de la jungle…Le message de ces camps, c’est : " Tu n'es même pas un citoyen de seconde classe. Tu es un citoyen de quatrième classe."

MSF et Human Rights Watch sont deux des nombreuses organisations qui ont critiqué la "politique de confinement" mise en place sur les îles. La semaine du 23 avril, 21 organisations ont signé une déclaration commune condamnant la décision de la Grèce d'annuler une décision judiciaire levant les restrictions à la circulation des demandeurs d'asile nouvellement arrivés sur les îles.

Manifestations sur la place de Mytilène, avril 2018 | Photo: Holly Young

Manque de transparence

Mais d’après Greg, ce ne sont pas uniquement les conditions matérielles qui ont un impact sur ses patients. "Si j'étais un réfugié ici à Lesbos, en plus de tout, je devrais faire face à la bureaucratie ", explique Greg. "Seulement je ne trouve personne à qui parler, et il n'y a que quelques organisations juridiques sur toute l'île. Mais il y a aussi un manque de transparence sur les procédures d'asile. Dans certains cas, les demandeurs d'asile nouvellement arrivés sont déplacés après un mois, alors que d'autres attendent dans des camps depuis deux ans sans raison claire. Avec tous ces problèmes, même si vous n'avez pas connu d’expériences traumatiques dans le passé, le simple fait d'avoir à vivre dans cette situation suffit à rendre fou n’importe qui. "

Greg,qui habite lui-même à Lesbos, se souvient de milliers de personnes dormant dans les ports, les parcs et sur les trottoirs à la fin de l'été 2015 lorsque la ville de Mytilène (qui compte 30 000 habitants) voyait arriver quelques milliers de personnes chaque jour. Il a vu comment les habitants, dont beaucoup sont eux-mêmes les enfants et les petits-enfants de réfugiés turcs, ont admirablement fait face aux pressions.

Pourtant, les tensions entre certaines couches de la société remontent à la surface. Le dimanche soir et tôt le lundi matin après ma rencontre avec Greg, la manifestation sur la place de Mytilène des habitants du camp de Moria s'est terminée dans la violence : des manifestants d'extrême droite ont attaqué les manifestants, certains auraient même crié "brûlez-les vifs".

Un bateau de migrants ayant débarqué sur la côte nord de Lesbos | Photo: Holly Young

Alors que la route qui mène à Lesbos est incertaine, les bateaux continuent d'arriver et les bénévoles et les locaux continuent de travailler. Et Greg continue de voir des patients cinq fois par jour.

Les souvenirs traumatiques sont stockés et traités différemment des souvenirs normaux, explique Greg. "Quand on essaie de se les rappeler, on les revit d'une certaine façon."  Au vu des traumatismes extrêmes qu’ont connus ses patients, par où commence-t-il pour avoir un impact positif ? "Ce que je peux faire, c'est d'essayer d'amener les gens à briser le cycle de rappel de ces traumatismes ", explique-t-il.

"Oui, vous vous souvenez de la torture et vous ne l'oublierez jamais. Et peut-être que ce n'est même pas utile de l'oublier. Mais vous rappelez-vous quand vous avez été relâché ? Comment vous êtes-vous senti à ce moment-là ? Et vous rappelez-vous quand vous avez survécu au bateau qui a coulé, quand on vous a sauvé ? Vous vous souvenez de ce sentiment ? Et vous rappelez-vous la première fois que vous avez embrassé votre femme ou vu le premier sourire de votre enfant ? Concentrez-vous là-dessus. "

 

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