Albert est arrivé illégalement en Espagne à la fin des années. Il est aujourd'hui naturalisé espagnol et est parfaitement intégré dans le pays. Crédit : Boualem Rhoubachi
Albert est arrivé illégalement en Espagne à la fin des années. Il est aujourd'hui naturalisé espagnol et est parfaitement intégré dans le pays. Crédit : Boualem Rhoubachi

Albert est arrivé en Espagne à la fin des années 90 alors qu’il n’avait jamais "rêvé d’Europe" auparavant. Aujourd’hui naturalisé espagnol, il travaille dans une association d’aide aux migrants et tente d'apporter conseils et réconfort à ces sans-papiers.

"Je suis venu en sautant le grillage à Melilla [enclave espagnole au Maroc], comme beaucoup", s’exclame Albert, sourire aux lèvres. Cet immigré Camerounais de 50 ans, a été naturalisé espagnol il y a 10 ans, après avoir débarqué dans le pays européen à la fin des années 90 "un peu par hasard".

Albert est un grand bavard. Assis autour d’une table de réunion dans les locaux du CEPAIM, l’association d’aide aux migrants pour laquelle il travaille à Algesiras, dans le sud de l’Espagne, il raconte avec détails son parcours : son enfance à Douala, au Cameroun, en passant par ses années d’errance en Afrique de l’ouest, jusqu'à son arrivée en Europe. Il conclut son récit de près de trois heures avec cet avertissement à destination de la jeunesse africaine : "Si c’était à refaire, je le referais mais de manière légale car l’immigration clandestine, c’est purement et simplement de la folie".

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"Au Maroc, j’ai constaté que j’étais noir"

Troisième d’une fratrie de 10 enfants, Albert a quitté Douala pour fuir la pression familiale. Ses parents, proches du RDPC, le parti encore au pouvoir au Cameroun, insistaient pour qu'il joue un rôle dans le mouvement politique. "C’était quelque chose d’inconcevable pour moi. Quand j’ai compris que mon destin était tracé, j’ai décidé de partir". À 23 ans, Albert quitte donc son confortable cocon familial pour le pays voisin avec une idée en tête : devenir musicien. Celui qui jouait de la batterie et de la guitare dans des cabarets de Douala espère alors rejoindre un groupe de musique camerounais installé au Nigeria. Mais à son arrivée, le groupe s’est dissout.

Albert reprend la route : il passe quelques temps au Bénin, au Togo, au Ghana puis décide finalement de s’installer en Côte d’Ivoire où il s'occupe des chorales dans plusieurs églises, travaillant en parallèle dans un studio d’enregistrement. Mais quatre ans plus tard, en 1995, la mort du président Houphouët-Boigny lui fait craindre un soulèvement et le jeune camerounais décide de partir au Mali.

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Cinq ans après son départ, Albert n’a toujours pas donné signe de vie à sa famille. "Des nouvelles de chez moi m’auraient fait reculer et je ne voulais pas revenir en arrière. Au Mali, j’ai écrit pour la première fois à ma mère. Quand j’ai reçu sa réponse, j’ai mis des jours à ouvrir la lettre. J’avais peur de ce que j’allais découvrir". Dans cette enveloppe, tout ce qu’il appréhendait devient soudain réalité : sa tante, sa grand-mère et ses deux frères aînés sont décédés pendant son absence. 

Albert ne rentre pas. Il poursuit sa route, s’installe au Maroc dans l'espoir d'y créer un "business". Mais les choses ne se passent pas comme prévues : "Au Maroc, j’ai subi un tel racisme que je voulais disparaître. C’est à partir de ce moment que j’ai arrêté de rêver", se souvient-il. Le jeune camerounais enchaîne les mésaventures - notamment un séjour d'un mois en prison pour défaut de papier en règle - et comprend rapidement que sa couleur de peau l'empêche de s'insérer dans la société marocaine. "Je vivais continuellement dans la peur au Maroc, cela a été terrible pour moi. je ne m'attendais vraiment pas à ça !". Albert avoue aujourd'hui que son expérience au royaume chérifien a été la "pire des choses" qu'il a connue.

Albert travaille aujourdhui dans une association daide aux migrants Crdit  Leslie Carretero"De mon temps, les médias ne parlaient pas des difficultés de la route migratoire"

Perdu, désemparé, déboussolé et déprimé, Albert va faire une rencontre qui va changer son destin. "J'ai rencontré un Marocain qui m'a dit : ‘Va en Espagne, tu es juste à côté’. Je n’avais jamais rêvé d’Europe. J’étais parti de chez moi sur un coup de tête, rien de tout ça n’était prévu". Albert suit les conseils de cet homme et se retrouve à Nador (dans l’est du Maroc). "J’ai sauté la barrière qui sépare le Maroc de l’enclave espagnole de Melilla. Je suis tombé sur les barbelés et j’ai déchiré mes vêtements. De l'autre côté, je me suis caché dans le fossé quand j’ai entendu des coups de feu et un gendarme crier à un migrant  : ‘Si tu rentres, je te tire dessus'. Une fois que c'était plus calme, je suis sorti. J’ai halluciné, je pensais que le passage était facile !"

On est alors en 1998, Albert a tout juste 30 ans. À cette époque, les passages de migrants entre le Maroc et l'Espagne sont réguliers mais peu documentés. Ceux qui espèrent atteindre l'Europe via cette route ne savent pas quelles sont les difficultés auxquelles ils doivent faire face. "De mon temps, les médias n'en parlaient pas, personne ne savait vraiment comment les choses se déroulaient. Aujourd'hui, avec Internet, les migrants ont plus d'informations", explique Albert. 

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Sain et sauf à Melilla, Albert se rend au centre de la Croix-Rouge et est frappé de voir une trentaine d’Africains dormir devant les locaux de l’association. "Je ne pensais pas qu'une telle chose était possible en Espagne, j'étais très choqué surtout que je pensais naïvement que les galères étaient derrière moi". Il passe ainsi plus d'un an - 16 mois - à dormir avec eux dans la rue et se nourrit seulement de bouts de pain et de lait. Débrouillard et curieux, Albert utilise son temps libre à bon escient. "J'ai toujours été un autodidacte et je me suis dit : 'Je n'ai rien à faire, autant apprendre l'espagnol'. Donc je passais des journées entières à lire des livres ou des journaux en espagnol. En plus, quand je lisais, je n’avais pas faim".

"J’ai voulu rendre ce qui m'a été donné et aider les personnes qui viennent d’arriver en Espagne "

Révolté par sa situation et par l’inaction des autorités espagnoles, Albert devient le leader de la trentaine de migrants présents et organise une grève de la faim, réclamant un rapatriement dans leur pays d’origine ou l’entrée sur la péninsule espagnole. Après six mois de protestation, lui et ses comparses sont envoyés à Cadix, dans le sud de l’Espagne où une association les prend en charge. Avec leur aide, Albert obtient quelques mois plus tard un permis de résidence puis un permis de travail. 

Mais lui qui pensait pouvoir utiliser ses expériences passées pour s'insérer dans la société espagnole essuie une nouvelle déception : ses diplômes en sciences économiques obtenus à Douala ne sont pas reconnus en Espagne. Qu'à cela ne tienne, Albert ne se décourage pas : il reprend ses études en sciences politiques et se forme dans le social. Sa force de caractère lui permet de ne pas abandonner.  "Il faut toujours relativiser dans la vie. Ce ne sont pas les papiers qui font la condition, mais ce que tu as dans la tête et le cœur".

Ses activités militantes à Melilla lui ont permis de se faire remarquer par plusieurs ONG et de développer son propre réseau. Après des mois de galère au Maroc et à Melilla, le Camerounais devient salarié pour une association d'aide aux migrants. Celui qui a toujours su "profiter des opportunités" travaille aujourd’hui au sein de l’association CEPAIM. Naturalisé par le pays de la péninsule ibérique, Albert est fier de pouvoir dire que ses trois enfants sont espagnols. 

Aujourd'hui, l'ancien migrant s'est donné une mission : venir en aide à ceux qui, comme lui, arrivent illégalement en Espagne. "Quand les jeunes africains débarquent ici, c’est la désillusion car ils ne s’imaginaient pas que la vie serait si dure. Les anciens, ceux qui sont là depuis quelques mois ou années, ne disent pas la vérité sur les difficultés qu'ils ont rencontrées", explique-t-il. "J’ai simplement voulu rendre ce qui m'a été donné".

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