Les gens sont heureux de faire la queue pour goûter aux menus du "Mezzé" | Photo: Sertan Sanderson
Les gens sont heureux de faire la queue pour goûter aux menus du "Mezzé" | Photo: Sertan Sanderson

Des réfugiés de la capitale portugaise sont en train de conquérir la population locale avec leur cuisine – bouchée après bouchée. Une initiative locale leur permet de partager leurs connaissances sur la cuisine du Moyen-Orient et de gagner leur vie dans leur nouveau lieu de résidence.

On pourrait s'attendre à ce que les repas dans les restaurants de Lisbonne soient préparés avec beaucoup de poisson et de fruits de mer avec de la sauce piri-piri, de riz mijoté et de légumes grillés, le tout suivi d’un porto intense et de pâtisseries sucrées. Mais un groupe de réfugiés bouleverse la scène culinaire de la ville et prend d'assaut la capitale portugaise.

Situé un peu au nord du centre-ville, le restaurant "Mezzé" fait découvrir au public portugais des plats savoureux du Moyen-Orient. Du baba ghanoush à la salade fatoush en passant par un déilicieux Houmous, "Mezzé" est un paradis pour les gourmets, avec des plats principalement végétariens pleins de saveurs, de textures et d'épices.

Les Lisboètes accueillent les saveurs colorées du Moyen-OrientLes repas sont servis dans de petits plats qui sont destinés à être partagés – à la manière du mezzé. Les clients apprennent à connaître les épices étrangères comme le za'atar, mélange de thym et de sésame, ils consomment du jus de tamarin frais et de la limonade à la menthe, et profitent de ces saveurs du Moyen-Orient au cœur de Lisbonne. Le restaurant est en plein essor : avec des files à l'extérieur qui se traduisent souvent par des temps d'attente pouvant aller parfois jusqu'à une demi-heure. Pour pouvoir accueillir plus de clients, le petit restaurant s’agrandit et rénove actuellement l'espace voisin.

Fuir la Syrie

Toutefois ce succès a pour origine une situation tragique : la fondatrice du "Mezzé" a dû fuir la guerre civile en Syrie avec sa famille. Faten est restée au pays les cinq premières années après le début du soulèvement syrien de 2011. Elle espérait que les choses se calmeraient. "Tout allait très mal. Il n'y avait pas de sécurité. Les prix devenaient également irréels ", raconte-t-elle.

Elle décide finalement de quitter le pays avec ses deux filles en 2016, en allant en Turquie puis en Grèce. Cette veuve de 36 ans n'avait aucun plan ni aucune idée de l'endroit où elle allait terminer son voyage, mais appartenant à la minorité kurde de Syrie, elle ne voulait pas s'installer en Turquie où les Kurdes subissent l'ire du pouvoir. Faten et sa famille ont passé près d’un an en Grèce avant de poursuivre leur voyage.

Le restaurant est particulièrement pris d’assaut les week-endsAvec le programme de réinstallation de l'UE, elle et sa famille se sont retrouvées au Portugal - où Faten a dû tout recommencer à zéro. "Je ne connaissais personne", explique-t-elle.

Elle a alors commencé à apprendre le portugais et s'est inscrite à des cours d'hôtellerie. Elle s'est fait de nouveaux amis et a perfectionné ses compétences en cuisine. Entre-temps, ses filles ont commencé à aller à l'école. Une fois tout le monde installé, la famille - comme beaucoup d'autres réfugiés du Moyen-Orient – a dû trouver comment subvenir à ses besoins.

Nouveaux départs

Faten n'avait jamais travaillé dans une cuisine de restaurant auparavant. À l'origine, elle voulait devenir enseignante, mais elle s'est mariée et a eu des enfants alors qu’elle venait juste d'entrer à l'université. Ses enfants, dit-elle, sont la chose la plus importante dans sa vie - surtout depuis qu'elle a perdu son mari en 2004.

Dans cette situation dramatique, l'occasion s'est présentée de faire partie d'une coopérative de restauration, où les réfugiés font connaître, lors de dîners privés, les plats de leurs pays d'origines au Moyen-Orient. L'idée a connu un énorme succès, aidant Faten et plusieurs autres familles de réfugiés dans la région de Lisbonne à commencer à gagner leur vie.

Les fondateurs de l'initiative savaient qu'ils tenaient là une recette à succès, et ils ont décidé de collecter de l’argent via une campagne de financement pour ouvrir un restaurant permanent où les familles de réfugiés comme celle de Faten pourraient travailler.

Solidarité en cuisine

La préparation d’un pain fin et moelleux est l'un des aspects les plus importants du travail en cuisine au restaurant "Mezzé"

C'est ainsi que le restaurant "Mezzé" a ouvert ses portes en mai 2017, fournissant dès le début un emploi à 15 réfugiés au total - y compris Faten. La cuisine est située dans l’un des coins du restaurant, ce qui fait que manger ici vous plonge dans la culture du Moyen-Orient et vous donne l'impression de participer à un grand rassemblement familial.

Pour les migrants qui travaillent au restaurant, le fait de préparer la nourriture et de la servir aux habitants curieuxde découvrir la cuisine syrienne n'est pas seulement un moyen de gagner leur vie ; c'est aussi un moyen thérapeutique d’affronter les nombreuses expériences traumatisantes qu'ils ont tous vécues pendant leur fuite et leur voyage vers l'Europe quand ils ont fui la guerre en Syrie.

"Ce que nous apportons à table, ce ne sont pas seulement de délicieux plats préparés par des mains qui portent beaucoup d'histoires. Nous apportons aussi l'inclusion, la solidarité et la tolérance ", explique Faten.

La maison loin de la maison

Un an après ses débuts, le restaurant doit déjà s'étendre à l'espace situé à côté, et il occupera presque deux fois plus de place qu'à son emplacement actuel au "Mercado de Arroios" - un marché animé dans un quartier multiculturel de la ville avec des kiosques de fruits, des bouchers, des vendeurs de fromage et un certain nombre de restaurants.

Mais à en juger par la file qui se forme à l'extérieur, le "Mezzé" semble être de loin le restaurant le plus convoité du quartier. Normalement, on pourrait s'attendre à des regards envieux de la part des voisins, mais les Lisboètes semblent avoir accueilli "Mezzé" au milieu d'eux comme un moyen pratique d'aider les réfugiés.

Le restaurant géré par des réfugiés est désireux de continuer à aider les nouveaux arrivants, comme un groupe de yézidis syriens récemment réinstallés au Portugal. Aux nombreux migrants qui ont dû quitter leur emploi et interrompre leur carrière dans leur pays d'origine, le "Mezzé" offre également la possibilité de suivre une formation en hôtellerie et d'acquérir de nouvelles compétences dans leur nouveau lieu de vie.

"Il s'agit d'un projet créé pour fournir une formation et un emploi aux réfugiés du Moyen-Orient, en tirant le meilleur parti de tout ce qu'ils ont à offrir ", explique Faten. Elle et ses collègues affichent tous un certain sentiment de fierté, non seulement dans leur travail, mais aussi par rapport à leur culture et à leur patrimoine, à 5 000 kilomètres de la Syrie.

Des rêves au-delà de la mer

Malgré ce succès dans leur nouveau pays d'origine, les réfugiés qui travaillent au "Mezzé" ont le mal du pays, leurs maisons et leurs familles restées en Syrie leur manquent :

"J'étais très heureuse. Grâce à Dieu, j'avais tout ce que je voulais (en Syrie). (Maintenant) ma famille, ma fille, me manque beaucoup ", explique Faten, se référant à sa fille aînée qui vit toujours à Damas. Il y a un grand sens de résilience et de force dans sa voix lorsqu'elle parle du passé - ainsi que de l'espoir pour l'avenir :

"Ce que j'aime le plus ici, c'est la mer", dit Faten à propos de Lisbonne, où les eaux froides de l'océan Atlantique peuvent être vues du haut des sept célèbres collines de la ville.




 

Et aussi